UPPR Editions






  • Extrait
    Introduction
    « La vérité c’est que l’égo est bien incapable d’être heureux…L’égo veut être sage, l’ego veut méditer, l’ego veut avoir des expériences transcendantes, l’ego veut réussir dans un domaine ou un autre, et pourquoi pas dans le domaine de la spiritualité…Si on lui propose simplement « Be happy...» « soyez heureux », l’égo ne peut pas l’entendre ….»……Vous avez tous besoin d’entendre aussi cette parole et de considérer que cela ne vous glorifie en rien d’être malheureux, cela ne vous grandit en rien, ne vous anoblit en rien. C’est seulement un échec. Voilà le meilleur critère pour mesurer vos progrès sur le Chemin. Est-ce que je me rapproche du moment où je pourrai dire : ‘oui, je suis heureux ? » Oui ou non ?...tout ce que vous pourrez dire ne pourra jamais masquer la simple vérité : est-ce que je suis heureux ? et même : est ce qu’il y a encore une part de moi qui trouve une grandeur quelconque dans le fait de souffrir, qui croit que ça me rend intéressant et que ça fait ma valeur ? »
    Arnaud Desjardins
    « Un enseignement qui prétend nous sortir de la souffrance dès le départ pervertit quelque chose. Il cautionne en fait un des mécanismes de base de la souffrance : notre croyance au bonheur »
    Yvan Amar
    Ce petit texte n’est pas un livre de « recettes ». Contrairement à ce que prétendent aujourd’hui nombre de marchands de prêt à penser et à vivre, il n’existe pas de formule pour être heureux.
    Personne ne détient l’abracadabra du bonheur. Par ailleurs, si j’aime la simplicité et considère que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, je déteste le simplisme et tout ce qui cherche à réduire la complexité du réel.
    Comme le disait un graffiti que j’ai vu un jour dans des toilettes à Québec : la vie est facile, vivre est difficile.
    Etre heureux est un sujet grave. Prétendre en faire le tour serait ridicule ; tout au plus vais-je tenter de relever le défi lancé par ce titre et le format même de la présente collection : partager en quelques pages ce qui m’apparaît possible, à la lumière de mon expérience d’homme.
    Plutôt que de me lancer dans un long exposé, j’ai senti opportun de donner à ce texte la forme d’un dialogue : moi-même parle à moi-même, au fil de questions et réponses que je souhaite encore une fois simples mais non simplistes. Puisse ce dialogue trouver écho chez ceux et celles qui, comme moi, croient que si la condition humaine est à bien des égards tragique, elle n’en exclue pas pour autant la possibilité de ce sentiment entre tous inestimable : ici et maintenant, je suis heureux.
    Gilles Farcet, Angles sur l’Anglin, janvier 2014

  • Extrait
    Pourquoi ce petit livre à propos de l’ego et du possible « travail » le concernant ?
    Avant tout parce que, à y bien regarder, le flou règne autour de cette notion d’ « ego » pourtant constamment utilisée dans les discours spirituels, thérapeutiques ou de « développement personnel ». Qu’entend-on au juste par « ego » ? À l’imprécision sur la nature même de cet ego s’ajoute quantité d’approches contradictoires quant au traitement à lui réserver. Certains le voient comme l’ennemi à abattre, d’autres comme un allié… D’aucuns insistent sur la nécessité de le « guérir », tandis que d’autres, soutenant qu’il ne s’agit que d’une illusion, considèrent toute tentative de le soigner comme un renforcement de ladite illusion… Quoi qu’il en soit, le fait est que l’ego fait beaucoup parler de lui, et pas toujours en bien.
    Ce petit livre aurait pu s’intituler « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’ego » ou encore « à la recherche de Mister Ego ». Son intention est de venir en aide au chercheur (vous et moi) en mettant un commencement d’ordre et de clarté autour de cette question centrale.
    Si ces quelques pages ont bien une dimension théorique, elles sont nées d’une pratique et visent à une pratique – sachant que théorie et pratique ne s’opposent pas mais marchent main dans la main pour servir une maturation intérieure. Si je reste convaincu qu’avant de prétendre se diriger vers une destination inconnue, consulter une carte reste une judicieuse idée (en d’autres termes que la « théorie » n’est jamais tout à fait superflue, même si, pour filer la métaphore, l’étude de la carte ne donne pas l’expérience de la destination), mon étude de la question de l’ego s’est toujours située dans une dimension quotidienne et empirique. Engagé depuis le début des années quatre-vingt sur une voie spirituelle bien précise, aujourd’hui moi-même investi (avec et parmi d’autres) de la transmission de cette voie, je peux sans exagérer considérer avoir consacré une grande partie de ma vie à me colleter à cette question, avec comme premier terrain d’ étude et d’expérimentation ma propre personne et ses fonctionnements. Les quelques observations et réflexions que je veux partager ici, si simples qu’elles puissent paraître, sont ainsi le fruit d’une longue et vitale interrogation.
    Mes références sont connues, je n’en fais pas mystère : c’est d’abord et avant tout d’Arnaud Desjardins (dont je suis élève depuis 1982) et de son propre maître Swami Prajnanpad, aujourd’hui bien connu dans le monde francophone, que je me réclame, étant entendu que le présent essai ne consiste pas en un condensé de leur approche mais en exprime plutôt mon assimilation. Je m’exprime en mon propre nom et partage mon approche de cette voie telle que j’en suis venu à la vivre au stade présent de mon intégration comme de ma compréhension. Tant il me parait vrai qu’il ne s’agit pas de « suivre un enseignement » mais, dans les termes mêmes de Prajnanpad, de « l’assimiler, le digérer », jusqu’à « le faire sien ». Les erreurs et approximations éventuelles sont donc bien les miennes. Ce que j’ai à partager est également très imprégné de « la quatrième voie », autrement dit l’approche transmise par G.I Gurdjieff, laquelle présente d’étonnantes similitudes avec celle de Prajnanpad. Précisons encore que, si Swami Prajnanpad était hindou (Arnaud lui-même, quoique marqué par certains aspects de l’hindouisme et du bouddhisme, était de sensibilité avant tout chrétienne), l’approche ici exposée se veut résolument occidentale. Elle s’inscrit dans la perspective d’une voie vécue non dans le renoncement et la retraite mais au cœur de l’existence ordinaire.
    Étant enfin convaincu que les sujets les plus sérieux s’appréhendent mieux avec un brin d’humour, la dimension du sourire, voire de l’ironie bienveillante, ne sera pas absente de ces propos. Puissent-ils contribuer à éclairer ne serait-ce qu’un peu le chemin de celles et ceux qui les rencontreront.



  • Extrait
    Nul besoin de revenir sur les caractéristiques de ce continent extraordinaire qu’est l’Afrique – par son histoire, sa géographie, sa (ou plutôt ses) population(s) – et qui, ce n’est plus à démontrer, occupe déjà et occupera une position stratégique, à tout point de vue, dans les années à venir. Les contextes africains sont un terreau favorable au développement de l’intelligence économique pour deux raisons principales : le développement économique et l’autonomie économique. Il s’agit, de façon plus opérationnelle, d’efficacité et de compétitivité.
    Le contexte mondial actuel, marqué par la libéralisation croissante des échanges, induit des expériences d’intégration régionale. Les exemples ne manquent pas dans le monde, de l’Union Européenne à la Communauté Économique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC) en passant par l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). L’Afrique est d’ailleurs, à ce sujet, une zone où de nombreux modèles d’intégration régionale, notamment à vocation économique, sont en place (voir carte n°1). Il est indéniable qu’une des conditions principales de l’efficacité et de la compétitivité de ces grands espaces économiques est la cohérence juridique. L’exemple de l’Union Européenne, par exemple, dans le domaine de l’intégration juridique, n’est plus à démontrer, même si l’avènement de la monnaie unique exige sans doute une intégration juridique encore accrue en matière de droit du commerce et des entreprises. Or il est une organisation africaine de premier ordre en matière d’intégration juridique : l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA). L’harmonisation du droit, en l’occurrence le droit des affaires, est un pilier de la croissance et du développement économique [ONANA ETOUNDI, 2012]. Une autre réalité indéniable est que l’entreprise et le commerce jouent un rôle majeur et crucial dans la vie économique et sociale d’un pays, d’une région, d’un continent. Les propriétaires y tirent des dividendes, les salariés des revenus, les prêteurs des intérêts sur les prêts consentis, l’État des impôts et la création d’emplois [ALILI, 2006]. C’est bien là le sujet du droit des affaires, du droit du commerce et des entreprises.
     
    L’harmonisation du droit des affaires, pilier du développement économique, constitue-t-il dès lors un socle pour l’ancrage de l’intelligence économique en Afrique ? L’OHADA peut-elle en être le vecteur ? Trois grilles de lecture sont à considérer. Premièrement, la nature du droit des affaires dans l’espace OHADA revêt une importance capitale : il s’agit d’un droit de tradition civiliste qui par nature s’oppose à la common law. On peut dès lors parler d’une « guerre des droits » en Afrique. Deuxièmement, la seconde grille de lecture se situe au niveau des États eux-mêmes. La sécurisation de l’environnement juridique des entreprises constitue en effet un atout majeur pour les États africains en terme de développement économique, d’une part, et de puissance, d’autre part. Enfin, le droit des affaires étant « l’affaire » des entreprises, les opérateurs économiques, dans ce cadre, renforcés par l’intelligence économique, créent et répondent à une dynamique de développement de leurs activités. C’est au travers de ces trois grilles de lecture que le Traité de l’OHADA et les Actes uniformes seront abordés ci-dessous, après un bref retour sur l’imbrication entre intelligence économique et droit des affaires. Cet opuscule n’a aucune prétention juridique, il constitue une tentative de mise en exergue du rôle stratégique du droit des affaires pour l’entreprise, les États et l’espace OHADA lui-même. Il se veut particulièrement opérationnel et pratique, tentant de vulgariser quelque peu certains aspects juridiques.



  • Du noir
    Quoi de plus réjouissant que d’évoquer le noir ? Qui plus est, proclamer haut et fort que l’Univers se pare de noir voire de noirceurs ? Le mot pourtant, dans son acceptation culturelle, traduit rarement une qualité. On imagine sans peine la noirceur d’un Thénardier opposée à la blessure d’un Jean Valjean ou à l’humanisme du prêtre qui l’accueille. Mais les noirceurs que je me propose d’évoquer ne décrivent aucunement les traits d’un univers malveillant ou présumé hostile à notre endroit. Noir qualifie par effet de miroir inversé, que notre îlot de lumière terrestre reste un lieu d’exception et que les étoiles demeurent des balises rares, mais indispensables à notre prédisposition à rêver.
    Certes, le noir est abîme, il cache, inquiète, on ne sait ce qui peut en surgir. Dark Vador représente la force qui défie le héros positif auréolé de lumière. Fiat Lux est la source d’énergie qui se met en branle la création. La lumière est associée aux origines des structures matérielles et de la vie ; pour certains, elle émane d’un Créateur. Pourtant, comme l’écrit Pierre Soulages, le noir est antérieur à la lumière, il forme une boucle à partir du néant pour terminer sur la mort. Cette représentation caractérise-t-elle notre culture occidentale ? A contrario en Orient, le noir orne les parures des célébrations festives tandis le blanc accompagne le deuil.
    D’ailleurs, comment définir le noir ? Du point de vue culturel, on peut le considérer comme une couleur. Du point de vue de la physique, elle n’en est pas une et serait le signe d’une absence qui exalte la lumière !
    Ajoutons que le noir dont nous parlons décrit le point de vue de notre œil, par essence anthropomorphiste. La lumière, dite visible, ne l’est qu’en raison de la longue adaptation de l’œil à la lumière de l’astre solaire. Cette adaptation nous est propre, d’autres êtres vivants perçoivent d’autres lumières, plus conformes à l’environnement qui est le leur, lumières qui pour nous seraient invisibles : ultraviolette ou les ondes infrarouges. En réalité, le concept de lumière doit s’élargir à tous les phénomènes électromagnétiques dont la plupart sont invisibles. Nous y reviendrons. Le physicien Jean-Marc Levy-Leblond rappelle que la fascination de l’esprit humain pour le noir n’épargne pas l’imaginaire scientifique. Le jargon scientifique recense de nombreuses expressions, liées à des problèmes, souvent énigmatiques pour le grand public, qui évoquent le noir : le rayonnement du corps noir, la lumière noire, les éclipses, voire l’Eve africaine qui serait notre mère à tous. Du plomb peut surgir l’étincelle de l’or, raison pour laquelle nos ancêtres alchimistes attachaient tant d’importance à l’œuvre au noir.
     
    Que nous dit le ciel ?
     
    Le ciel est semblable à une coupe renversée que les étoiles criblent de scintillations à peine tremblées. Par une nuit d’été, allongé sur l’herbe fraîche j’aime contempler les étoiles filantes et, vers le zénith, apercevoir les trois belles de l’été que sont Altaïr, Deneb et Véga. Contrairement à un sentiment d’infini largement partagé, le nombre d’étoiles visibles à l’œil nu est très limité. 3000 par nuit claire. Entre ces points lumineux, on discerne quelques étoiles pâlottes mais le noir prédomine. La Voie Lactée, cette grande écharpe lumineuse qui traverse le ciel fait exception, mais partout ailleurs les étoiles sont rares, trop rares pour couvrir l’ensemble du firmament.
    Il n’empêche, elles luisent comme des promesses étincelantes et nourrissent nos projets de rencontres, de voyages et d’aventures. Imaginons un seul instant l’humanité en leur absence. Il est possible que des êtres vivants habitent une planète lointaine, à des millions d’années-lumière de chez nous, il est possible que leur ciel soit obscurci par un nuage persistant, que sais-je ? S’ils rêvent, à quoi rêvent-ils ? Sans étoiles, nous n’aurions probablement jamais levé les yeux vers le haut, vers l’inaccessible. Les étoiles portent nos rêves et les protègent.
     
    Depuis que les astronomes observent, ils se rendent à l’évidence : l’Univers est sombre et la lumière est exception. J’ajouterais que si la lumière est le seul lien qui nous relie à l’univers, c’est son absence qui retient notre attention. Ainsi, l’obscur est le sceau qui clos notre ignorance, que l’on espère provisoire. Le noir de la nuit fut une source d’interrogation pour une poignée d’entre nous seulement. Mais lorsqu’on évoque la matière noire ou l’énergie noire, ce qualificatif traduit plutôt notre incapacité à identifier leur nature. Quel type de matière, quelle sorte énergie ? Nul ne le sait encore. A l’évocation d’un trou noir, nous acceptons de plonger dans un monde occlus bordé de mystère. Nous rencontrerons aussi d’autres noirs, celui de la matière qui se rassemble et prépare l’éclosion de nouvelles étoiles ou celle qui prépare la vie. Ces invisibles nous convient à un voyage dans l’obscur, épaulé par une sentinelle étincelante : la lumière.

  • Extrait
    Introduction
    “[…] revenir à soi, se libérer, être soi-même, être authentique, etc., quand on voit l’absence de signification et de pensée qu’il y a dans chacune de ces expressions, je crois qu’il n’y a pas à être bien fier des efforts que l’on fait maintenant pour reconstituer une éthique de soi. Et peut-être dans cette série d’efforts plus ou moins figés sur eux-mêmes […], je pense qu’il y a à soupçonner quelque chose qui serait une impossibilité à constituer aujourd’hui une éthique de soi, alors que c’est peut-être une tâche urgente, fondamentale, politiquement indispensable, que de constituer une éthique de soi, s’il est vrai qu’il n’y a pas d’autre point, premier et ultime de résistance au pouvoir politique que dans le rapport de soi à soi”.
    Michel Foucault, Herméneutique du sujet, p. 241.
     
    Cette notation énergique de Michel Foucault (cours du Collège de France de février 1982) résume à elle seule, en lui donnant sa tonalité propre, la motivation de son dessein, depuis l’histoire de la sexualité. Elle met en avant la finalité politique du projet de constituer une éthique de soi – et cela au moment même où la philosophie rejetait la philosophie du sujet ! Faire la généalogie, au sens nietzschéen du terme, du sujet moderne en interrogeant les rapports du « sujet » et de la « vérité », c’est notamment problématiser les significations que nous accolons spontanément notamment aux deux termes de philosophie et de spiritualité, depuis le commandement delphique de la connaissance de soi – dont le divin Platon fait l’exigence du philosophe, jusqu’au sujet moderne, en passant par la spiritualité chrétienne.
    Dans les lignes qui vont suivre, il ne sera pas question pour nous de prétendre retracer de façon exhaustive une telle histoire de la connaissance de soi (P. Courcelle n’a pas consacré moins de trois volumes à cette question depuis Socrate jusqu’à saint Bernard exclusivement !). Nous aborderons la question en suivant le fil conducteur foucaldien, privilégiant certains problèmes qu’une telle histoire soulève, qu’on n’aurait pas tort d’identifier à une grande part de l’histoire de la philosophie elle-même, comprise comme histoire de la quête de sagesse : problèmes philosophiques bien sûr, mais indissolublement philologiques, historiques, lexicographiques, lexicologiques. Car s’agissant notamment du passage de l’antiquité à la modernité, un tel idiome gagne d’autres significations et en perd certaines. Ainsi, par exemple, on peut, à l’image d’un collectif récent, s’interroger sur la pertinence des deux concepts de moi et d’intériorité dans l’Antiquité grecque (Le moi et l’intériorité, études réunies par G. Aubry et F. Ildefonse).
    Quel est en effet le « soi » à connaître: est-ce l’âme ? le moi ? l’individu ? la personne ? Peut-on déterminer, outre la nature d’une telle connaissance (est-ce une simple prise de conscience ? quel type de rapport à soi ? comment pourrais-je être pour moi-même “objet” ?), sa possibilité et son caractère véritablement souhaitable ? Sur ce dernier point, on peut mesurer la distance parcourue en confrontant l’exigence du précepte de Delphes, “Connais-toi toi-même”, le “commandement paradoxal” comme le nommait en sceptique Montaigne, et sa condamnation moderne dans la bouche, par exemple, du philosophe Clément Rosset : « La connaissance de soi est à la fois inutile et inappétissante… Et moins on se connaît, mieux on se porte » (Loin de moi).
    Mais précisément est-il, dans l’antique adage, question d’identité personnelle ? La chose est connue, trop bien connue : les anciens ignoraient tout de notre “moi moderne”, de notre “sujet”. Il s’agira par conséquent pour nous de suivre le fil de cette exigence assimilée à l’exigence de sagesse ou de prudence par le divin Platon jusqu’au sujet moderne, en passant par le cogito cartésien comme commencement radical, l’invention pascalienne du moi, jusqu’à la quête moderne de l’identité.



  • Extrait
    Introduction
    La figure de la foule, agrégeant un grand nombre de personnes, est un élément très présent dans les représentations collectives. Dans les médias, elle est mobilisée pour représenter les grands moments de la vie sociale. Il est donc possible d’envisager cet objet au travers de sa représentation comme l’a fait Vincent Rubio. Il est aussi possible de le faire de manière concrète, par l’étude des rassemblements de personnes dans l’espace public. En effet, il nous a semblé que la réunion et l’interaction de personnes dans un même lieu était une figure importante de la vie sociale. Ainsi, dans l’actualité récente, nous pouvons observer de nombreux exemples de cette importance.
    Pour nous faire une idée de l’utilisation du mot « foule » en français et du mot « crowd » en anglais, nous avons utilisé l’application N-gram, développée par Google. Elle permet d’effectuer une recherche de l’occurrence d’un mot sur l’ensemble de la production littéraire d’un pays. Le corpus de livres couvre la période allant du XIXe siècle à 2008. L’application permet de voir l’évolution de l’usage d’un mot en termes quantitatifs. En français, l’utilisation du mot « foule » augmente de 15% entre 2000 et 2008. En anglais, l’usage du mot « crowd » augmente de 22% entre 2000 et 2008. Par ailleurs, ces chiffres s’arrêtent en 2008, donc avant les révolutions arabes. Nous pouvons présumer que cet usage continue d’augmenter.
    De même, les modes d’organisations faisant appel à une multitude de personnes de manière horizontale se multiplient. Pour ne parler que des plus connus, nous pouvons citer le « crowdfunding » ou « financement par la foule » : un projet est financé en ligne par le biais d’une multitude de micro-contributeurs. De son côté, le « crowdsourcing », ou externalisation ouverte, consiste à déléguer une tache à une multitude d’acteurs, souvent par le biais du travail en ligne.
    Cette importance de la figure de la foule peut aussi se retrouver dans l’actualité politique. A l’issue de l’année 2011, qui a vu naître et se répandre les révolutions arabes, le magazine Times nomme personnalité de l’année le manifestant (the protester), et ce sont des images représentant une marée humaine qui illustrent le numéro consacré à la personnalité de l’année.
    Nous pouvons voir que la foule, les rassemblements ainsi que les pratiques horizontales appelant au grand nombre occupent une place importante dans l’actualité médiatique. C’est aussi le cas dans l’organisation du travail. Dans cette étude, nous avons voulu nous intéresser de manière concrète aux rassemblements de personnes dans l’espace public, ainsi qu’à certains mécanismes de mobilisation horizontale.



  • Extrait
    Chaque période est confrontée aux mutations provoquées par le progrès technique ou les avancées sociétales. Chaque période est aussi marquée par un socle guerrier qui peut prendre diverses formes ou nominations, religions, matières premières, conquêtes territoriales. ‘L’eautonomie’ demeurant un marqueur très fort des risques de conflits.
    Les secousses de la société contemporaine ne pourraient donc être que les habits de lumière spécifiques de la période. On peut, en effet, y trouver les ingrédients habituels – pétrole, gaz, minerais, territoires nécessaires aux transits gaziers ou pétroliers… Avec un zeste, prétexte ou réel, de religion.
    Telle n’est pas mon hypothèse, conformément à mes recherches sur les spécificités de la société numérique et de l’image.
    Terrorisme, réseaux sociaux, mondialisation du message… nous sommes confrontés à une remise en cause de ‘notre système de représentation’, c’est-à-dire de notre image.
    Du coup, dans un effet boomerang inattendu, le symbolique qui nourrit l’image est du côté des terroristes (deux tours deux avions, un plan fixe dans le ciel américain). Nos images n’ont plus ce pouvoir, elles ne sont nourries que d’imaginaire et s’avèrent, par exemple, incapables de produire la représentation photographique de ce que seraient nos valeurs et notre bonheur, représentation qui répondrait à celle de l’axe du mal. Nous en sommes d’ailleurs au stade de nous questionner sur les valeurs qu’il faut enseigner ou promouvoir aujourd’hui.
     
    « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.
    Le spectacle ne peut être compris comme l’abus d’un mode de la vision, le produit des techniques de diffusion massive des images. Il est bien plutôt une Weltanschauung [une vision du monde] devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée ». Guy Debord : La Société du Spectacle.
     
    Il y a, simultanément, cette dissolution du pouvoir de l’image désinhibée mais sans profondeur symbolique et cette capacité de la diffuser en temps réel et universellement, constituant, dans une arrogance assumée, notre point de faiblesse sur lequel le terrorisme peut trouver son point fixe.
    On ne trouve, dans cette vitesse et dans un tel espace ne laissant aucune cachette, aucune zone d’ombre, dans cet espace éclairé de partout, aucun abri au traumatisme que constitue l’événement d’une image reçue sans préparatifs. Comment cette image pourrait-elle éviter d’être perçue comme un signe d’arrogance agressive d’une société moderne insuffisamment pensée ?
    Cette société moderne, dans son horizontalité, se dépeint au travers de référents qui échapperaient à l’histoire et à la territorialisation. C’est ainsi que la télévision peut diffuser l’interview d’une jeune fille, musulmane et visiblement très moderne, dans laquelle elle demande de quel droit, dans un pays laïc, on lui interdirait le choix de son maillot de bain. Des droits, pas de devoirs. La société laïque ne devrait que protéger les signes adoptés par des individus libres et affranchis de toute autorité verticale.



  • Extrait
    Il était une fois la Femme seule… Non, ça ne va pas.
    Il était une fois les femmes seules… Non c’est ridicule. Tu ne vas pas commencer ce livre par une formule de conte de fées !
    Veuillez excuser ce petit moment de latence, mais je fais le point avec ma conscience et nous ne sommes pas d’accord sur la manière d’aborder le sujet. En fait, il n’est pas question pour moi de stigmatiser cette population, mais il n’est pas envisageable non plus de la présenter sous les contours d’une histoire surannée dans laquelle tout est bien qui finit bien.
    Sinon, dans un style plus dur, plus journalistique peut-être, « Vivre seules : choix ou châtiment ? ».
    Eh bien, tout dépend finalement s’il s’agit d’un choix délibéré ou d’une situation résultant d’événements ayant conduit à une solitude forcée.
    Ah je sais. « Femmes, savons-nous vivre seules ? », je trouve cela pas mal du tout (autosatisfaction).
    Oh oui, je vous entends déjà dire « Mais bien sûr que nous en sommes capables !!!, Pour qui nous prend-elle celle-là ? ». On se calme, les filles. En réalité, il n’est pas question de savoir si les femmes sont capables ou incapables de vivre seules ! La réponse nous la connaissons déjà.
    Evidemment qu’une femme est apte à vivre seule, et les 5 millions de femmes(1) qui sont dans ce cas en sont la preuve !
    Mais la vraie question est de savoir si nous souhaitons vraiment vivre seules ? Assumons-nous vraiment notre part de solitude ? Ah ben là tout de suite, j’entends beaucoup moins de revendications. Et vous avez raison de regarder vos pieds, en menant une petite introspection rapide de votre conscience.
    Je peux d'ores et déjà vous dire que nous sommes toujours plus nombreuses à mesure que les années passent, et en 20 ans (entre 1990 et 2010) la progression des personnes vivant seules représentait une hausse de 50%, ce qui est non négligeable.
    Alors trêve de tergiversations…Vous qui n’êtes pas encore en mesure de répondre à ma question, vous êtes-vous déjà demandé pourquoi cette part de la population grandissante semble faire un tel choix dans un contexte socio-économique toujours plus difficile ?
    Alors, oui, je pense qu’on peut raisonnablement en déduire que ce qui pourrait être qualifié de choix de vie n’est finalement pour la grande majorité des individus que le résultat d’un ou plusieurs événements et non une détermination à vivre isolés.
    Cependant, comment en est-on arrivé là ? Comment faire pour assumer ce mode de vie dans une société toujours plus exigeante matériellement et socialement ? Et qu’en est-il de celles qui choisissent vraiment ce mode de vie ?
    Si vous me le permettez (en réalité, en tant qu’auteur de ces lignes je ne vous laisse pas vraiment le choix), je vais commencer par vous parler un tout petit peu de moi, non par vanité, ou égocentrisme, mais tout simplement parce que je pense être assez bien placée pour le faire.
    Donc je m’appelle Lissandre CRAVEN, j’ai 41 ans et j’ai fait le choix de vivre seule. Il y a bien Max, mon chat, qui accepte de partager la maison avec moi, mais ça, c’est une autre histoire.
    Donc revenons à nos moutons. Oui, j’ai fait le choix de vivre seule. Dit comme cela, vous pourriez croire que je milite pour une cause, ou bien encore que j’ai décidé de faire de la résistance et vous allez me demander pourquoi il me vient cette envie d’écrire sur un tel sujet ? Alors je vous répondrai, qu’au regard de mon âge et des réactions de mon entourage, je me suis rendue compte que ce choix de vie est finalement loin d’être compris. Mon étonnement face à tant d’étroitesse d’esprit m’a donc amené à me pencher sur la question et j’ai constaté que si, a priori le sujet pouvait sembler insignifiant parce que banalisé, en réalité il n’en est rien. Cette thématique est tout sauf commune, notamment parce que, bien que le phénomène prenne de l’ampleur, il ne vous a peut-être pas échappé que de nombreux articles fleurissent sur ce sujet, non pas seulement pour établir un état des lieux, mais bien pour répondre à un soi-disant besoin de remédier à la question. Car effectivement, pour bon nombre d’entre nous, vivre seule semble plutôt être un problème, qu’une solution.
    Alors, insignifiant, le sujet ne l’est pas, car les personnes vivant seules sont loin d’être marginales. J’en veux pour preuve que nous connaissons tous dans notre entourage un ou une célibataire (lire : « quelqu’un en âge de se marier et qui n’est pas marié »), divorcé(e) ou veuf(ve), et qui ne partage pas sa vie avec quelqu’un. Et je rebondis directement sur cette dernière phrase. Sur ces 9 millions de personnes(2), combien d’entre elles ont malgré tout une relation ?
    Il convient donc de distinguer deux catégories dans la grande masse des « personnes vivant seules ».
    D’ailleurs, et ce afin de faciliter le dialogue entre nous (lire : « monologue interactif »), je décide de ma très haute autorité (non, je plaisante) de les dénommer les PVS, pour « personnes vivant seules » (c’est plus simple).
    Ainsi, il y a à mes yeux les vraies PVS, qui regroupent les célibataires, divorcées, séparées ou veuves, qui vivent vraiment seules, et ce sans relation suivie. Tout au plus, certaines d’entre elles partagent leurs vies avec leurs enfants(3), mais il n’y a pas de place pour un homme ou une femme dans leur foyer et/ou dans leur emploi du temps. Elles mettent leurs vies amoureuses entre parenthèses par choix ou par dépit et se concentrent sur leur carrière, la gestion du quotidien et de leur solitude. Mais, là encore, il existe plusieurs cas de figures, qu’il conviendra de détailler.
    Puis, il y a les autres PVS, renégates, comme moi. J’ai lu quelque part qu’on nous appelait les CNC, ou « en couple non cohabitant » ; dans sa version anglo-saxonne, les LAT, pour Living Apart Together. Nous ne sommes pas les plus nombreuses, bien que notre proportion augmente chaque année (un peu plus d’1,3 millions en 2011(4)) et nous avons fait le choix délibéré, assumé, de vivre seules tout en ayant quelqu’un dans notre vie. J’entends : « paradoxal » ? Je réponds non, mais je développerai plus tard.
    Donc effectivement, il serait très réducteur de dire qu’il n’existe qu’une sorte de PVS formant une grande masse de françaises, qui en définitive cache en réalité un nombre important de sous-catégories reflétant à l’envi les évolutions socio-culturelles et économiques de notre société. Les libertés ou pseudo libertés accordées aux femmes au cours de l’Histoire (et je décide volontairement de ne porter aucun jugement à ce sujet) ont bouleversé considérablement le visage de notre société. Chacun selon ses opinions, croyances, éducation et que sais-je, ira de son petit commentaire pour dire en quoi ces changements sont positifs ou négatifs, mais, pour ma part, je ne souhaite pas me lancer dans ce débat, car je serais bien en peine d’affirmer une vérité que finalement personne ne détient. Ce qui est bon pour moi ne l’est pas forcément pour ma voisine. Je respecte donc le choix de chacun, à condition que cela soit dans le respect des lois, des droits et des personnes.



  • Extrait
    Introduction
    Le 27 mai 2015, alors que la fédération internationale de football association (FIFA) s’apprête à réélire à sa tête Joseph « Sepp » Blatter pour un cinquième mandat, sept hauts responsables de la fédération sont arrêtés au petit matin par la police suisse dans leur hôtel à Zurich. Les chefs d’accusation sont graves : corruption, soupçons de blanchiment d’argent, enrichissement personnel. Les montants se chiffreraient en millions de dollars. Dans l’œil du cyclone depuis la désignation, en décembre 2010, de la Russie et du Qatar comme pays hôtes des Coupes du monde de football 2018 et 2022, la FIFA est finalement rattrapée par les justices américaine et suisse, bien décidées à mettre un peu d’ordre dans les affaires de la fédération. Ce coup de tonnerre provoquera une crise durable au sein de l’organisation suisse à but non lucratif, faut-il le rappeler, entraînant la démission, sous conditions, de Sepp Blatter, et mettant un peu plus sous le feu des projecteurs les guerres intestines, les règlements de compte politiques et une gouvernance de l’institution pour le moins hasardeuse. Au-delà de la FIFA, c’est l’ensemble du monde du football qui en ressort ébranlé.
    L’année suivante, à seulement quelques jours des Jeux olympiques et paralympiques de Rio d’août et septembre 2016, l’incertitude plane toujours sur la participation des sportifs russes. La même semaine, l’Agence mondiale anti-dopage (AMA) publie un rapport révélant l’existence d’un véritable système de dopage d’État russe impliquant jusqu’au Kremlin, le tout sur fond de chantage et de corruption, tandis que le Tribunal arbitral du sport (TAS) estime, quant à lui, que la fédération internationale d’athlétisme (IAAF) n’avait pas outrepassé ses pouvoirs en excluant les athlètes russes de toute compétition sportive internationale. Alors qu’une réaction du CIO se fait attendre, il décide finalement, dans un communiqué plein de circonvolutions de… ne pas décider et de confier aux fédérations internationales le soin d’accepter ou de refuser la participation des Russes dans leur sport respectif aux Jeux de Rio. Après d’âpres discussions et jusqu’à quelques heures de l’ouverture officielle des 31e olympiades, l’ensemble des fédérations rendent leur avis et ce sont finalement 271 sportifs russes qui participent aux compétitions, privant ainsi Moscou de plus d’un tiers de sa délégation totale. Au cours de la quinzaine olympique, le Comité international paralympique décide, quant à lui, de priver l’ensemble des sportifs russes de Jeux paralympiques, en raison des accusations portées dans les différents rapports.
    Ces exemples sont révélateurs à deux égards. D’une part, il montre que le sport est menacé par différents canaux. Tour à tour, les scandales de dopage, de corruption, mais aussi les affaires de matchs truqués sont découverts et constituent des menaces réelles qui pèsent sur le sport. En effet, par leur nature, mais aussi par leurs conséquences, ils mettent en péril l’intégrité des compétitions, des sportifs, et même au-delà, du système sportif lui-même. Qui de nous veut regarder ou participer à des compétitions dont on sait qu’elles sont truquées ou achetées ? Où est donc passée la « glorieuse incertitude du sport » chère au Baron de Coubertin si les jeux sont déjà faits avant le coup d’envoi ? Quel intérêt y a-t-il à suivre une compétition dont on connaît déjà le vainqueur et donc le vaincu ?
    D’autre part, à la lumière de ces affaires, on peut observer le nombre toujours croissant d’acteurs du sport, nationaux comme internationaux, sportifs comme indépendants, qui investissent ce domaine. Dans cet imbroglio d’institutions, aux enjeux et aux intérêts parfois divergents, il peut parfois être difficile de se repérer, voire paradoxal de voir autant d’acteurs défendre pourtant le même objectif.
    Mais finalement, de quoi parle-t-on ? Alors que l’expression « intégrité dans le sport » (ou « intégrité du sport ») revient inlassablement dans les articles et commentaires, sa compréhension se révèle être plus ardue, pour ne pas dire obscure. En paraphrasant l’expression de Thierry Ménissier à propos de la corruption, on pourrait dire que l’intégrité dans le sport est aussi intuitivement parlante que mal définie. Comme toujours, l’étymologie peut nous apporter quelques éclairages. Integritas désigne en latin un état intact, innocent, symbole de probité. Si le mot latin caractérisait originellement une chose, l’expression se trouve être utilisée pour qualifier une personne à partir du XVe siècle et devient, dès lors, synonyme d’honnêteté, d’incorruptibilité. En conséquence, dans le cadre de notre recherche, l’intégrité dans le sport désignerait la probité à toute épreuve et l’innocence des acteurs du sport – et en premier lieu des sportifs – afin que les compétitions et le sport en général restent intacts, inaltérables et hermétiques à la corruption par des éléments extérieurs.
    Plus que la définition en elle-même, c’est la définition en creux qui se révèle ici la plus pertinente. L’intégrité du sport ne prend réellement chair que si elle est menacée et donc lorsqu’un processus de protection se met en place. Plus que de comprendre réellement en quoi consiste l’intégrité du sport, c’est en étudiant les menaces auxquelles elle est confrontée que l’on en saisit la notion. Ainsi, on parlera de la préservation, de la protection de l’intégrité du sport. Cette intégrité apparaît donc comme quelque chose de vulnérable, de fragile qui peut être facilement ou rapidement vicié et qu’il faudra donc sans cesse défendre et garantir. Il s’agira ici d’aller se plonger dans l’envers du décor, découvrir et expliquer ce qui se cache derrière ce vocable d’intégrité.
    Sujet sensible, voire parfois de polémique, l’étude de cette intégrité dans le sport nécessite d’être abordée, tout au long de ces lignes, loin des caricatures que l’on peut souvent – et malheureusement – voir présenter. En effet, sur ce sujet comme sur tant d’autres, deux camps s’affrontent. Alors que pour les fervents défenseurs du sport, les méfaits présents dans le sport ne sont que le fruit de sportifs malhonnêtes isolés et n’ayant rien à voir avec l’esprit du jeu qui, lui, est pur et beau, les ardents détracteurs considèrent au contraire l’ensemble du sport comme vicié, tronqué, perverti et qu’il convient mieux, dans le doute, de jeter le bébé avec l’eau du bain.
    Pour justifier leur position, chacun des argumentaires s’appuie sur deux notions, brandies telles des étendards par les deux camps : l’éthique et les valeurs du sport. À la lumière de la pensée du Baron de Coubertin, « l’éthique dans le sport s’est à la fois révélée comme exemplaire et populaire aux yeux du public, au point que le sport moderne se trouve érigé en modèle social complet » (Katz-Bénichou, 2004). Restent, dès lors, que les valeurs du sport posent quelques questions. À quoi fait-on référence et que désigne-t-on par ce vocable ? Si la formule est fréquemment utilisée, que doit-on considérer comme relevant directement des valeurs du sport ? Respect ? Entraide ? Dépassement de soi ? Abnégation ? Ce sont autant de qualités morales revendiquées par le sport et pour le sport. Si on peut les retrouver dans d’autres domaines (travail, éducation, religion), le sport les a pourtant faites siennes.
    Si « l’important est de participer » selon le bon mot du Baron de Coubertin, le public ne retiendra pourtant que les vainqueurs d’une compétition, ceux qui auront réalisé le meilleur score ou le meilleur temps, qui auront franchi la ligne en premier. La question de l’entraide et de la solidarité, pourtant valeurs cardinales du sport, sera oubliée au profit de celle de la performance. Le cyclisme nous offre quelques exemples de ce paradoxe. Lors d’une échappée, les coureurs se relayent pour conserver leur avance sur le peloton. Ceux qui vont faire vivre cette échappée se dépensent sans compter pour le groupe, font preuve de qualités physiques et relationnelles afin d’amener le groupe au sommet. Pourtant, au fur et à mesure des kilomètres, alors que la ligne d’arrivée se rapproche, la victoire deviendra l’obsession. Seule la victoire compte et personne ne veut être relégué à la seconde marche du podium, ou pire, décrocher « la médaille en chocolat ». L’important n’est donc plus de participer mais d’arriver premier. Dans l’oreillette, on entendra les ordres de l’équipe pour appliquer la stratégie vue à l’entraînement, réaliser tel ou tel mouvement ; sur les bas-côtés, les hurlements de la foule amassée pour se dépasser, battre ses compagnons d’infortune et faire fi de la solidarité du groupe. Les valeurs du sport apparaissent dès lors toute relatives.
    Pourtant, ce sont précisément ces valeurs qui sont mises en exergue, parfois à l’excès. Peut-on faire de toute qualité sportive une valeur et doit-on s’en prévaloir ? Ne pas tricher relève-t-il d’une valeur du sport ou de son éthique personnelle ? Et comment justifier ce choix ? C’est précisément le non-respect de ces valeurs, qu’elles soient sportives ou non, qui vient corrompre l’intégrité du sportif, d’une compétition ou d’un sport tout entier.
    À l’heure actuelle, trois types de menaces distinctes sont classiquement identifiées et viennent altérer cette intégrité dans le sport : le dopage, le trucage de matchs et la corruption dans un sens plus large.
    Dans le cas du dopage, la triche se situe dans la prise de produits, de stimulants ou l’utilisation de technologie destinée à améliorer les qualités physiologiques voire psychiques du sportif. On cherche donc à repousser artificiellement les limites humaines. En d’autres termes, on triche pour gagner, dénaturant ainsi la compétition qui ne reposerait dès lors plus sur les valeurs et performances « naturelles » du sportif. D’autre part, se trouve le cas des matchs truqués, où le trucage est ici le plus souvent destiné à perdre, trahissant une nouvelle fois l’esprit du jeu et du sport. Il constitue aussi un rouage du mécanisme plus global de la fraude. En augmentant ou en minorant ses performances sur le terrain, la piste, dans les bassins, contre de l’argent, un service ou par contrainte, le trucage de match est devenu depuis quelques années un véritable fléau au sein du milieu sportif, renforcé par l’arrivée d’organisations criminelles transnationales investissant le sport, notamment pour blanchir de l’argent sale.
    Dans le dernier cas, celui de la corruption institutionnelle, la multiplication des scandales touchant différentes fédérations nationales et internationales a un impact important sur le monde sportif ainsi que sur sa perception par le grand public, à tel point que le sport en tant que « creuset de valeurs » est lui-même touché. Mener des actions en faveur d’une plus grande transparence et militer pour un changement de gouvernance du sport est devenu indispensable.
    Ces trois cas de figure constituent, par leur expression, des menaces réelles et durables vis-à-vis du sport, de la compétition et du sportif lui-même, demandant donc une prise de conscience nécessaire afin de pouvoir lutter efficacement à leur encontre. Cette mobilisation doit dépasser le seul cadre du sport en raison de la diversité des menaces qui pèsent sur lui : risque sanitaire, infiltration des organisations criminelles transnationales et des « mafias » dans le milieu du sport, blanchiment d’argent, fraude, corruption sont autant de défis auxquels doivent faire face les sportifs et les institutions sportives. Aussi, cette situation nécessite l’intervention d’acteurs extérieurs au milieu du sport afin de pouvoir apporter des réponses pertinentes face à ces dangers, allant des institutions supranationales à la société civile, en passant évidemment par l’État.
    Au-delà de ces trois cas de figure que nous développerons et analyserons, d’autres dangers pèsent sur l’intégrité : la violence sur les terrains de jeux, le racisme, l’homophobie, le sexisme sont autant de situations qui portent directement atteinte à l’intégrité dans le sport, qu’elle soit physique, verbale ou psychologique. Compte tenu de la spécificité de ces cas, ils n’apparaîtront qu’indirectement à travers ces lignes, leur décryptage méritant un ouvrage à part entière.



  • La goutte

    Bernard Mazieres

    Extrait
    La goutte est le plus emblématique des rhumatismes. Décrite dès l’antiquité, Hippocrate la signale à plusieurs reprises dans ses textes. Lors de la « crise de goutte », son début brutal, sa localisation particulière au pied, notamment au gros orteil, sa douleur violente, sa résolution spontanée en quelques jours en fait une maladie qui frappa les imaginations, ce d’autant que nos rois en étaient affectés. La colchicine, qui en fut longtemps le seul traitement symptomatique, efficace mais toxique, a été l’un des premiers médicaments produits industriellement au XIXe siècle.
    La goutte est liée à une augmentation du taux d’acide urique dans le sang (hyperuricémie). La normalisation de l’uricémie* (1) empêche la survenue de nouvelles crises. Il faut attendre les années 60 pour voir apparaître les premiers médicaments capables d’atteindre ce but



  • Extrait
    Introduction
    Un spectre hante la France : le déclin. Une nostalgie de la puissance perdue obsède les esprits. Un endettement à hauteur de 93% du PIB. Une balance commerciale chroniquement déficitaire. Le PIB qui vient d’être dépassé par celui du Royaume-Uni reléguant (de peu) la France au 6ème rang mondial. Mais à quand faire remonter cette neurasthénie de l’ego national ?
    Considérons rétrospectivement la situation il y a seulement un demi-siècle. Qu’en était-il de la France vers 1965, au sortir de la guerre d’Algérie ? C’étaient les « Trente glorieuses ». Avec un taux de croissance de 5% par an le chômage restait faible. Sans cesser d’être râleur, le citoyen français pouvait s’enorgueillir de la DS 21 et de la Caravelle. Le gaullisme politique était apparemment triomphant. Et, avec lui, « une certaine idée de la France ». Avec l’accès à la puissance nucléaire militaire s’était développée une diplomatie originale qui reconnaissait la Chine populaire et critiquait la guerre américaine au Vietnam. En cherchant à briser le carcan de la bipolarité américano-soviétique, la France se singularisait. Elle arborait aussi une culture dynamisée à l’intérieur comme à l’extérieur par l’activité foisonnante de son ministre André Malraux.
    Aujourd’hui survient le morne constat d’un niveau de « puissance moyenne ». Certes, car la baisse relative du potentiel brut de la France est indéniable à mesure qu’émergent d’énormes masses démographiques et que, de plus en plus lourd, pèsent des économies en plein essor ; à mesure aussi que la connaissance statistique des réalités rapproche de nous une réalité dont nous pouvions il y a un siècle nous bercer d’ignorance. 1% de la population mondiale, 5% du PIB global. Cette situation engendre deux réactions psychologiques opposées. Un auto-dénigrement masochiste confinant parfois à la haine de soi. À l’inverse, une extrême fierté nationale qui vit comme une revanche chaque succès, fût-il éphémère, comme si l’angoisse du déclin s’en trouvait momentanément apaisée. Afin de dépasser ces réactions épidermiques et de situer plus objectivement la place de la France dans le géosystème mondial conflictuel et dans les sous-systèmes – presque tous – où elle est partie prenante, voici une double approche.



  • Extrait
    Au cours des trois siècles derniers, nous avons su passer d’un humanisme chrétien théocentrique – qui avait pour mystique la vie éternelle, pour principe culturel le respect des textes sacrés et pour principe politique le droit divin – à un humanisme anthropocentrique dont la mystique est l’intérêt général, le principe culturel, le vivre-ensemble et le principe politique de la République(1). Cette évolution ne tient pas du hasard. Elle répondait au besoin essentiel de vivre ensemble sur un territoire donné et d’en améliorer les conditions de vie, en partageant les bienfaits escomptés de la science et du progrès dans le nouveau monde qui s’annonçait.
    Mais ce nouveau monde qui s’en partageait les bienfaits était surtout le monde occidental et les territoires nationaux qui le composaient, jusque-là fruits et objets de guerres incessantes à l’issue desquelles ne prévalaient que la raison du plus fort. C’est à cette échelle que nous pensions l’homme et l’univers.
    Science et progrès ont été en vérité bien plus vite et loin que nous ne l’imaginions. Car aujourd’hui, les nouvelles technologies de l’information, de la communication et des transports rendent visible par tous un monde qui est à une autre échelle, dans ses coins les plus reculés et accessibles en quelques heures d’avion, quand il était autrefois limité à nos frontières étroites et aux quelques pays voisins. Chaque habitant terrien voit et vit en direct et en instantané un tsunami, le massacre de toute une population, ou n’importe quel événement de n’importe quel endroit de sa planète. Il voit chaque jour plus de différence et de diversité, plus d’inégalités et d’injustices, d’écarts entre la misère des uns et l’opulence des autres.
    Lui qui croyait que ses progrès étaient ceux de l’Humanité toute entière, découvre que sa vision de l’Humanité ignorait les deux tiers de la planète Terre et qu’ils se sont même parfois réalisés à ses dépens. Lui qui pensait l’Homme « universel » au-delà et dans le respect de sa diversité et de ses croyances commence à comprendre que sa vision de l’univers était surtout celle du monde judéo-chrétien, blanc et occidental.
    Les conséquences en sont bien sûr un repli identitaire, voire un retour du passé. Les guerres de religions auxquelles voudrait nous ramener le terrorisme, les quêtes identitaires et nationalistes, séparatistes en sont l’expression la plus visible. De même que la défense d’autant plus égoïste qu’inavouée de nos intérêts et nos acquis par la fermeture de nos frontières ou le déni des réalités. Car cette nouvelle échelle du monde qui nous apparaît rend aussi évidents qu’insupportables nos propres échecs et contradictions. Que deviennent nos généreux idéaux d’antan, notre conception universelle de l’Homme, de la démocratie, des libertés ?.. Notre tentation est grande de ne plus les voir ni vouloir universels, au prétexte de respecter des cultures différentes, mais en vérité pour les défendre égoïstement, renvoyant le reste du monde à son « sous-développement ». C’est oublier que, dans ce nouveau monde qui s’annonce, tout semble étroitement lié. L’économie, par sa financiarisation et sa mondialisation avant l’heure, en témoigne, échappant très vite aux contre-pouvoirs nationaux dans lesquels s’épuisent les représentations politiques et nationales et les reléguant à l’impuissance, sans que nul ne s’en aperçoive.
    L’heure est à la confusion de nos valeurs et de nos certitudes. Plus que de les imposer ou de les renier, elle nous commande d’en faire rapidement l’inventaire et de les déconstruire. Pour qui, dans ce contexte, prétend penser l’Homme et ses conditions de vie et d’existence, il est temps de repenser les conditions du vivre-ensemble et d’en rechercher de nouveaux moyens au-delà de nos vieilles recettes traditionnelles. Et si notre histoire n’est pas transposable, elle constitue en revanche une expérience dont nous aurions tort de ne pas dresser un inventaire objectif et dans laquelle nous pourrons sans prétention puiser quelques outils. Faire l’inventaire, c’est-à-dire les déconstruire. Déconstruire n’est pas détruire, mais repenser, analyser, critiquer, pour en garder et promouvoir le meilleur à l’échelle de ce que l’on voit et donc sait aujourd’hui et de ce que l’on veut pour demain.



  • Extrait
    Avant-propos
    De la République populaire de Chine à la République d’Iran, en passant par l’ancienne Union soviétique ou la République de Weimar, plusieurs États ont choisi par le passé ou aujourd’hui de se réclamer de la « République ». L’universalité d’une idée républicaine ancrée sur les droits de l’Homme ne se retrouve pas vraiment aujourd’hui dans une réalité portée et partagée par des peuples et nations, dans la référence à un type de régime ou dans des formes de gouvernement qui n’ont souvent pas grand-chose en commun. L’idéal d’émancipation et d’affranchissement porté par les républiques italiennes et espagnoles naissantes, par exemple, n’a rien à voir avec ce qu’ont prétendu incarner des républiques dites « populaires » ou péjorativement « bananières ». Mais n’oublions pas aussi ce que « notre » République put porter de contradictions et véhiculer d’oppressions passées et encore actuelles. La France ne cesse, pourtant, d’en appeler à la République, hier pour défendre le jacobinisme de l’État et de ses institutions, aujourd’hui, contre le Front National, Daech et le terrorisme, pour ou contre l’État d’urgence ou la déchéance de nationalité…
    Qu’est-ce que la République ?
    Alors que la République s’est vue ignorée et ringardisée pendant des décennies, les marques d’attention suspectes dont elle est l’objet appellent à une vigilance toute particulière. On sait comment le Front national s’emploie à détourner ses valeurs et usurper le concept, mais on minore semble-t-il l’impact que peut avoir par exemple l’accaparement du vocabulaire, du discours, des références et des symboles par les représentants politiques les moins progressistes. L’illustration en est faite avec l’appropriation récente de l’appellation « Les Républicains » par une formation politique pourtant en quête de cohérence sur un certain nombre de sujets relevant de l’idéal républicain. C’est ainsi qu’insidieusement, dans les esprits, des contenus particulièrement rétrogrades peuvent être attribués, par effet d’assimilation, au message républicain. On peut ainsi s’interroger sur les conséquences du « débat » avorté sur l’identité nationale, sur la confusion du patriotisme avec le nationalisme, voire sur une forme d’exaltation sécuritaire.
    Il y a donc lieu de s’inquiéter vraiment de ce dessaisissement des « progressistes » d’un concept, d’un idéal, d’un régime et d’une histoire dans laquelle ils s’essayèrent plutôt à ériger bien haut les couleurs de l’émancipation, de la solidarité et de la fraternité… C’est dans ce contexte que les principales Obédiences Maçonniques Libérales en France, dont les valeurs sont théoriquement universalistes, ont engagé un débat sur la « Refondation de la République »… Il s’agit donc, si ce n’est de « Refonder la République », du moins d’en retrouver l’ambition libératrice et la dimension fraternelle qui l’animaient à l’origine. L’inclination républicaine dont nous avons historiquement fait preuve rappelle combien la proximité est grande entre l’ensemble des valeurs portées par la Maçonnerie et cette République autant encensée que dénigrée. Et si une analyse sans concession de ses dévoiements semble devoir s’imposer, cette lecture critique ne peut cependant occulter les grands apports historiques et l’influence mondiale de ses valeurs sur la construction des démocraties modernes en général et, plus prosaïquement, pour nous autres Français, ses contributions essentielles au progrès social.
    Approcher « la République », c’est aussi, pour nous Francs-Maçons, l’occasion d’effectuer un retour sur nous-mêmes et réinterroger, à travers nos chemins parallèles et ces idéaux largement partagés, l’actualité de notre pensée maçonnique, au travers du constat politique que l’on peut effectuer aujourd’hui. Sommes-nous toujours de ce temps ? Nos idées peuvent-elles encore prétendre conquérir les esprits et atteindre l’universel ? Avons-nous désormais, devant le spectacle d’un monde divisé et aux aguets, l’espoir de porter un message audible et convaincant aux peuples tourmentés et en attente d’un mieux-être interminablement illusoire ? C’est indubitablement le questionnement que nous projetons par le travail en Loge et cette publication sur « La » République…



  • Extrait
    Introduction
    Le contexte sécuritaire international autant que celui généré par la ‘globalisation stratégique’(1) placent aujourd’hui les enjeux de ‘souveraineté’, de ‘protection du secret et des données numériques, intangibles et/ou immatérielles les plus sensibles’, de ‘confiance dans l’internet’ et de ‘gouvernementalité’ (l’art de le gouverner) autant de l’Internet que des Etats, des entreprises ou des organisations, au cœur des défis les plus essentiels autant pour l’avenir même des démocraties libérales au sein de l’Union européenne (UE) et des projets politique et civilisationnel qu’elles portent, que pour leur stabilité, leur sécurité, leur place dans un monde en transformation constante et leur prospérité économique.
    Parmi ces grandes questions figure désormais en bonne place celle de la ‘souveraineté numérique’ des Etats-nations de l’Union européenne, et notamment de la France, au sein de ce nouveau territoire stratégique « sans limite » que constitue le cyberespace.
    L’internet est un changement global qui oblige à une réponse globale.
    Sans cette prise de conscience, qui est le cœur de la souveraineté numérique, toutes les initiatives partielles sont vouées, à terme, à l’échec, y compris en matière de sécurité nationale et de Défense.
    L’Internet et son environnement informatique ne vient pas seulement donner une nouvelle dimension au monde que nous connaissons. Il le remplace.
    Et, en le remplaçant, il remet en cause les bases de la société : son ordre public, sa sécurité nationale et sa défense.
    Qu’advient-il, en effet, du territoire, de la loi, de l’indépendance, de la souveraineté, lorsqu’une part croissante de la vie de la nation se transfère sur le réseau ?
    Quelle est la réalité de la souveraineté des États lorsque certains agents économiques multinationaux, groupes internationaux d’entreprises ou ONG internationales disposent de plus de moyens financiers, technologiques et d’influence au niveau politique que des États ou des organisations multilatérales, régionales ou internationales ?
    Tel est le grand défi de la souveraineté numérique.



  • Chapitre 1
    Les mythes : ces certitudes obsolètes
    Les mythes et l’attrition des certitudes
    Un mythe est une vérité obsolète. Le mythe est toujours une sorte de certitude usagée. Une vérité d’hier, très motrice, qui demain sera qualifiée d’hérésie, d’erreur, de candeur, de vérité provisoire. De tout temps, l’Homme, dans un univers opaque, se posant sans cesse des questions qui restent sans réponses, sait qu’il ne sait pas… Il apporte, parfois, des réponses d’ordre expérimental – qu’il théorise bien vite en techniques, en sciences, en savoir établi. Il s’efforce aussi de recourir à des simulacres et se résigne à des intuitions auxquelles il se contraint à croire.
    Ainsi l’humain détermine-t-il : du connu, du connaissable encore inconnu et de l’inconnaissable. Il existe trois approches possibles pour traiter de la manière dont l’Homme répond à l’angoissante question « Que faire du monde ? » : la magie, le religieux, la philosophie :
    Ou bien le monde est donné par le (ou les) dieu(x). Il est à vénérer et à accepter et, à ce titre, à préserver et conserver en l’état. Ce qui détermine une vision de l’histoire qui est cyclique et très ritualisée.
    Ou bien le monde est un « donné » de départ, offert, certes, mais afin d’être modifié, adapté, exploité. On le connaît alors par une histoire linéaire, une histoire du progrès. On l’étudie par une histoire des sciences, du savoir : une épistémologie. Ou bien, enfin, le monde n’est que ce que l’homme en perçoit au travers de grilles constantes : archétypales. Les grandes structures sont dans la mémoire génétique de la race humaine. On ne décrit jamais vraiment le monde mais on met en œuvre l’image de structures mentales individuelles ou collectives.
    D’où trois discours scientifiques pour « parler » de ces trois types de réponse :l’histoire des religions et des croyances, l’histoire des pré-sciences, des sciences, techniques et savoir-faire et enfin, l’étude des constantes de l’imaginaire humain : l’archétypologie (anthropologique).
    Mythologie et mythes
    Tout mythe, croyance, figure divine correspond à l’aspiration constante et universelle de l’humanité à se donner l’illusion de comprendre. Ainsi le mythe est-il aux deux bouts de l’imaginaire humain du réel : d’une part il explique l’inexplicable, ce qui résiste et demeure inconnu voire inconnaissable et d’autre part il pousse l’homme au progrès de ses connaissances et le stimule pour s’attaquer à l’inconnu « connaissable ».
    Le mythe se révèle être, ainsi, à cheval entre : inné et acquis, naturel et culturel, sacré et profane. Les mythes sont assez largement identifiés en tant que mythes fondateurs (répondant aux questions des origines du monde et de l’humanité), mythes ancestraux (relayant les anciennes croyances, certitudes dépassées et obsolètes), mythes contemporains dont il va ici s’agir qui affirment des vérités toujours actives, moteurs, à notre insu, de nos représentations du réel et de notre imaginaire.



  • Extrait
    Quand un élève est faible en français, que peut-il faire pour s’améliorer ? La réponse à cette question n’est pas claire pour lui, ni pour ses parents. Et elle ne l’est guère davantage pour les professeurs eux-mêmes. Le fait est que l’enfant apprend à parler dans sa famille, plus largement dans son milieu social. Et que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, attendu dans les premières années d’école, est largement conditionné par des facteurs personnels, au premier rang desquels le niveau des compétences linguistiques acquises à l’oral, même si, en retour, cet apprentissage les renforce et les étend. Concernant la maîtrise de la langue, l’école ne peut pas tout. L’essentiel des acquisitions s’opère hors de ses murs, raison pour laquelle il serait plus efficace et honnête, de la part de l’institution, d’inciter les familles à aider les enfants, de les aider à le faire, en leur indiquant un chemin, plutôt que les écarter, comme elle fait aujourd’hui, en prétendant réussir les remises à niveau les plus improbables par les seuls moyens dont elle dispose. L’école se doit de rendre aussi claire et distincte que possible la voie d’acquisition des compétences qu’elle réclame, à défaut de quoi elle continuera de creuser les inégalités plutôt que les réduire.
     
    Aucune somme de moyens attribués à l’école ne fera jamais que les familles n’existent pas. Ni ne dispensera les élèves d’apprendre par eux-mêmes, pour eux-mêmes, à l’école comme ailleurs, plutôt que de rester les sujets plus ou moins dociles et attentifs de l’enseignement des maîtres. La maîtrise de la langue apparaît à beaucoup d’élèves comme un horizon inatteignable. Ils s’efforcent comme ils peuvent, depuis la classe de CP, sans avoir le sentiment de s’en approcher aussi peu que ce soit. L’école, pour les aider, doit leur marquer des bornes, des étapes qu’ils soient en mesure de franchir, et que leurs familles puissent les aider à franchir, l’une après l’autre.



  • Extrait
    Introduction
      Le nœud gordien
     
     
     
    Nœud il y a, repère-t-on, entre littérature et philosophie. L’image pour être peut-être jolie n’en est pas moins floue : s’agit-il d’un nouage amoureux, s’agit-il de l’anneau de l’alliance ? D’un nouage colifichet comme le nœud de cravate ? Du nœud du sac qui contient des trésors ou des cadavres ? Dans Les Nuits attiques (XVIII, 7) d’Aulu-Gelle, le philosophe Favorinus va à la rencontre du grammairien Domitius pour lui poser une question ayant trait à la philologie ; voici ce que le philosophe reçoit comme réponse : « Il n’y a rien de bon à espérer si les philosophes s’occupent de langage ». De fait, l’Histoire universitaire de la Littérature et l’Histoire universitaire de la Philosophie ont plutôt retenu le nouage érotique (est érotique ce qui fait lien) et guerrier qui unit les deux disciplines codées, historiées, sanctifiées en Occident ; Domitius communique avec Favorinus, quitte à lui parler de ses envies de silence universel. Chacune de ces Histoires proposent des questions, des méthodes, des techniques pour dénouer le fil embrouillé de ces liaisons dangereuses. Le meilleur moyen pour ne pas dénouer le nœud qui unie littérature et philosophie serait d’éviter d’abord la définition de chacun des trois termes problématiques, puis d’affirmer des généralités relatives aux genres, aux contextes historiques, généralités qui devraient alors leurs irréfutabilités à leurs largeurs.
    Et quand on prétend (Platon par exemple) qu’il y a conflit, antagonisme, rivalité, discord, nœud entre littérature et philosophie, de quelle littérature et de quelle philosophie parle-t-on au demeurant ? De la littérature franco-française ? De la prolifique philosophie indienne des Brahma?as ? Écrit-on à Téhéran comme on écrit à Paris ? En parsi comme en démocrate ? Et la philosophie indienne possède-t-elle la même finalité que la philosophie antique grecque ? Y a-t-il seulement unité stylistique, générique ou idéelle au sein d’un courant unifié (au moins par le nom qu’il porte) comme le stoïcisme ou le réalisme ? La Philosophie, la Littérature, ces ob-jets existent-ils au singulier ? Oui, en tant que concepts, i. e. en tant que généralités, abstractions. Ainsi armé, avec nos mots au singulier, nous sommes juge et partie, du côté de la philosophie par les lois de la langue et de ses usages, puisque c’est par concepts que notre problème est posé.
    Ce nœud, par les deux pans énormes de l’histoire humaine qui le constituent, appelle d’abord l’humilité, comme C. Bobin le dit dans une sorte de philosophème : « L’humilité, c’est la clef d’or » (Autoportrait au radiateur, 1997). Il y a tant de littératures, plus encore que de philosophies. À l’hypertrophie vertigineuse de ces champs, il faut ajouter tous les problèmes complexes afférents à la traduction, aux risques de traductions-trahisons (« Traduttore, traditore »).
    Quel peut bien être l’intérêt de penser les rapports entre littérature et philosophie dans le cadre d’une étude de littérature comparée ? La littérature comparée est le lieu privilégié où l’on peut tenter de répondre à la question des impacts créés par des textes sur une civilisation : comment un courant philosophique et/ou artistique en vient-il à influencer des actes, une praxis [une pratique], imprégner les mœurs, les représentations, le peuple, le collectif ? En somme, le politique dont les médias actuels prétendent que les gens ne s’y intéressent plus…



  • Extrait
    Introduction
    Chacun l’aura constaté... Les émotions ont pris une place grandissante dans notre monde contemporain : il s’agit d’en éprouver à tout moment, que ce soit en faisant du sport (il faut « avoir des sensations »), en faisant ses courses (il s’agit de « se faire plaisir »), en regardant une œuvre d’art (l’art cherche désormais à choquer) et même… en priant. La nécessité de « ressentir » coûte que coûte » quelque chose s’est faite tellement impérieuse que l’on s’interroge : que peut donc bien cacher cette étrange incantation, cette injonction permanente ? Peut-être que cela est dû, paradoxalement, au fait que nous sommes presque anesthésiés, incapables de ressentir les petites joies simples, inaptes à nous émouvoir des subtilités qui s’offrent à nous dans l’expérience de l’instant présent.
    Les émotions ont cependant toujours occupé le devant de la scène dans la culture de l’Occident : il suffit de se souvenir de la grande peur de l’an mille, ou de notre théâtre, comme l’illustrent des pièces classiques sur « l’amour et la raison ». Et c’est bien normal, car les émotions sont à la base du lien social. En effet, ce qui me rapproche de ceux qui m’entourent, c’est justement de savoir qu’ils partagent les mêmes émotions. Et si je ne pensais pas que mes proches ressentent de la peur, de la tristesse ou de la détresse, cela ne m’inciterait guère à me soucier d’eux. Les émotions sont donc à la base de l’empathie, laquelle est au cœur de l’expérience humaine et de la vie sociale. Ce qui est nouveau, c’est sans doute davantage le type d’émotions qui est aujourd’hui mis en valeur (le plaisir, plutôt que l’amour ou la peur), leur côté auto-centré (« mes émotions », plus que le souci des émotions des autres), narcissique (on met en avant les émotions individuelles, plutôt que collectives) et cette curieuse injonction de « ressentir quelque chose de fort» qui évoque, en réalité, un étrange vide. Et cela se retrouve non seulement chez les adolescents, ce qui est assez classique, mais à tous les âges de la vie.
    Une autre caractéristique de notre époque est la nécessité de décortiquer les différents phénomènes, de les analyser, les disséquer, les comprendre. On ne veut pas seulement « avoir un coup de foudre », mais aussi comprendre ce qui se passe en nous à ce moment-là. Quand il s’agit des émotions, plusieurs approches sont légitimes : celle de la psychologie, celle de la physiologie, celle des neurosciences ou même celle de la littérature... Le présent ouvrage se focalisera sur la neurobiologie, car elle a tenté de naturaliser les émotions, c’est-à-dire de leur apporter un substrat biologique. La question devient alors: que se passe-t-il dans notre cerveau quand nous avons peur, sommes tristes ou en colère ? Ou bien : y a-t-il une molécule de la passion amoureuse ou de la souffrance morale ?
    L’idée qu’il pourrait y avoir une base physique à nos émotions a été avancée depuis bien longtemps. Le filtre d’amour du Moyen Âge est, d’une certaine façon, une forme magique de cette idée. À présent, nous avons recours à la rationalité scientifique pour l’aborder. Malheureusement, cela a souvent conduit à des explications réductionnistes, qui laissent tout un chacun perplexe. Cette conception semble avoir oublié le sujet humain, sa possibilité de décider et de changer au cours du temps en fonction des expériences reçues. En réalité, la science ne permet guère de parvenir à des conclusions aussi hâtives, et les études de neurobiologie sont bien plus nuancées, rigoureuses et précises, que ce que cette vision simplificatrice, souvent donnée par les médias, peut suggérer.
    Cet ouvrage a comme objectif d’essayer de faire part des découvertes les plus récentes de la biologie en ce domaine, en abordant les grandes questions suscitées (la responsabilité, la raison, le corps) au travers d’exemples concrets, et en essayant de se tenir à distance des visées simplistes et monolithiques, pour utiliser une approche intégrant la complexité.



  • Chapitre 1
    Les ferments lointains de la fracture entre Orient et Occident chrétiens (Ier – IVème siècle) 1. Les racines orientales de la primitive Église Passé la Pentecôte, les douze apôtres témoins de la résurrection du Christ commencent leur mission apostolique à Jérusalem. Outre les Juifs de Palestine, celle-ci va s’accomplir auprès des Juifs de la diaspora mais aussi auprès des non Juifs ou païens, dénommés les Gentils. Parmi les apôtres, Pierre répand sa parole à Jérusalem, en Samarie et en Syrie ; Paul, accompagné de Barnabé, œuvre surtout en Asie Mineure et en Grèce, où il s’attache particulièrement à la conversion des Gentils. Celle-ci a été largement favorisée par les décisions prises au concile de Jérusalem (vers l’an 49), visant à dispenser les non juifs des rituels judaïques, notamment la circoncision. Ainsi détaché du judaïsme, le christianisme se répand d’autant plus rapidement à Damas, Éphèse, Corinthe, Carthage ou Rome, mais ses deux principaux foyers de rayonnement, à la fin du Ier siècle, sont Alexandrie et Antioche, respectivement deuxième et troisième capitales de l’Empire romain. C’est notamment depuis Antioche, première communauté chrétienne fondée hors de Palestine, que le christianisme se répand dans toute l’Asie Mineure. Aux IIème et IIIème siècles ce développement, stimulé par l’activité des églises, souffre des revers de son expansion géographique. Les communautés chrétiennes essaimant autour de la Méditerranée s’organisent sur le modèle des synagogues et tissent un maillage très structuré tant à l’échelle locale que régionale. Chacune d’elle constitue une ecclesia (« église », « assemblée ») placée sous l’autorité d’un collège d’anciens appelés presbyteroi ( « prêtres ») que préside l’episkopos (« surveillant », « évêque ») assisté de diakonoi (« diacres »). La multiplication des églises exigeant une liaison toujours plus étroite entre elles, chaque évêque se fait confirmer son élection par celui de la cité voisine puis, au fil du IIIème siècle, les évêques d’une même province commencent à se réunir dans des assemblées appelées « conciles ». Cette organisation ferme et hiérarchisée ne parvient pas pour autant à harmoniser le monde chrétien. A l’aube du IVème siècle la géographie du christianisme présente en effet un fort déséquilibre entre l’Orient et l’Occident. Le saupoudrage des églises est particulièrement abondant et dense en Grèce, Asie Mineure, Syrie, Palestine, Égypte et Haute Mésopotamie si l’on dépasse les frontières de l’Empire romain. En Occident, les églises sont fortement présentes en Italie, dans le sud de l’Espagne et autour de Carthage pour l’Afrique du Nord. Elles sont très disséminées en Gaule à l’exception de la région lyonnaise. Cette inégale répartition du monde chrétien avantage le christianisme oriental pour deux raisons majeures. La première concerne les grands foyers de réflexion théologique puisque ceux-ci naissent d’abord en Orient : Alexandrie, Césarée, Antioche. En Occident, Carthage a une moindre influence. La seconde est d’ordre linguistique : pendant les deux premiers siècles la langue grecque est le principal véhicule de la pensée chrétienne et le restera par la suite dans tout l’Orient. Cette prééminence linguistique retentit naturellement sur la littérature religieuse : jusqu’à la fin du IIIème siècle, on compte environ trente-deux principaux Pères apostoliques ou apologistes dont seulement quatre écrivent en latin, tous les autres s’exprimant en grec. A partir du IVème siècle, la dualité du grec et du latin provoquera des incompréhensions d’ordre théologique et opposera des mentalités différentes. Parce qu’elle est essentiellement rédigée en grec, la littérature chrétienne avantage manifestement le christianisme oriental.



  • Introduction
    Si la forme républicaine de l’Etat existe depuis la plus lointaine Antiquité, elle n’a longtemps signifié que l’absence de pouvoir monarchique à des époques où celui-ci apparaissait comme la norme en matière de système de gouvernement. Sauf exception rarissime, jusqu’au XVIIIe siècle, les républiques qui ont laissé des traces historiques sont des régimes à caractère oligarchique qui assurent la prépondérance des « meilleurs » sur le pouvoir politique, c’est-à-dire des plus riches qui sont aussi les plus cultivés et, par conséquent, s’estiment les plus capables de gouverner : aristocrates de la cité athénienne qui monopolisent les magistratures, Optimates de la république romaine, doges de la république de Venise, grands marchands de la république des Provinces-Unies aux XVIe et XVIIe siècles. L’éphémère république anglaise du XVIIe siècle fondée par Cromwell représente une version théocratique de l’oligarchie, puisque les « meilleurs » sont, cette fois, les puritains en lutte contre un catholicisme synonyme à leurs yeux de corruption. Pour tous ces systèmes oligarchiques, la république n’a d’autre signification que celle de son étymologie, la Res publica, autrement dit l’Etat qu’il s’agit de dominer pour y défendre les intérêts dont sont porteurs les groupes dirigeants.
    Très différentes sont les républiques qui naissent à la fin du XVIIIe siècle, d’abord aux Etats-Unis, puis en France. Elles sont fondées sur l’idée que l’organisation politique n’est nullement le fait d’un décret divin comme celui dont se réclament les monarques absolus en France ou en Angleterre, mais résulte d’un contrat révocable passé entre la société humaine et le souverain qu’elle a choisi et dont la mission fondamentale consiste à préserver les droits naturels des individus dont l’ensemble va constituer ce qu’on appelle bientôt la nation. Une telle conception des fondements de l’organisation politique peut évidemment se concilier avec le maintien d’une forme monarchique dans laquelle le souverain est passé du statut de représentant de Dieu sur la terre à celui de délégué de la nation et c’est ce qui advient dans l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles. Il en ira différemment à la fin du XVIIIe siècle en Amérique et en France où la fondation de la République repose sur le principe que la souveraineté est l’apanage de la « nation » tout entière. Aussi la république ne représente-t-elle pas seulement une forme de gouvernement, mais une véritable culture politique et un ensemble de valeurs profondément ancrées dans la population. Il reste qu’entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXIe siècle, les cinq expériences républicaines qu’a connues la France lui ont permis d’expérimenter les formes politiques diverses susceptibles de mettre en œuvre les « immortels principes » républicains portés par la révolution de la pensée des XVIIe et XVIIIe siècles.



  • Premier coup d’œil : le street art comme métaphore d’une humanité globalisée ?
    Le street art, comme intervention artistique dans l’espace public, est aujourd’hui entré dans les mœurs, au moins en France, comme cela put se voir lors des dernières Journées du Patrimoine (19-20 septembre 2015). Il est reconnu artistiquement, politiquement, même s’il continue d’irriter certains. On dit que c’est un phénomène « nouveau ». Mais à quand dater cette nouveauté ? La datation elle-même est l’enjeu d’influences culturelles, politiques et géopolitiques. En quoi apporte-t-il de la nouveauté ? « Qu’est-ce que ça change ? », comme on dit. Griffonner clandestinement les murs, ou les peindre selon une commande publique pour faire du décor urbain, tout cela est vu et revu depuis des lustres. De longue date les artistes ont vu dans les graffiti une sorte de geste artistique primaire et populaire, comme ce dessin de Pieter van Lier représentant des bambocheurs devant un mur de graffiti.
    S’agit-il d’un nouveau genre visuel, d’un nouveau style, d’une nouvelle manière ? N’est-ce qu’une affaire d’artistes, ou les artistes ne se retrouvent-ils pas au cœur d’enjeux sociétaux globaux ?
    Le street art est devenu un phénomène quasi universel puisque ce qui était initialement interprété comme du « graffiti » vandale ou rebelle a investi tous les pays, riches ou pauvres, tous les lieux, nobles ou ignobles, tous les milieux, analphabètes ou savants, toutes les activités humaines, artistiques ou scientifiques. La cartographie du street art ne se réduit pas à un courant international comme l’histoire de l’art en a connu (Renaissance, baroque, romantisme, surréalisme), mais couvre l’ensemble de la planète, au point que le site Fat Cap présente une planisphère dont peu de régions du monde sont exclues. Il met en œuvre la mobilité contemporaine, en premier lieu celle des artistes qui disséminent leur style et leur signature à tout vent. Le street art est une diaspora de l’esprit créatif, une pollinisation du monde de rue en rue. C’est pourquoi les hommes politiques le pourchassent comme puissance d’altération autant qu’ils veulent le capturer comme force de séduction.
    Ce n’est plus un art émergent, mais une activité polymorphe, hétérogène aux multiples résonances culturelles et cultuelles, sociales et humanitaires, politiques et géopolitiques. On trouve du street art dans les rues et les galeries, les mairies et les ministères, les penthouses et les favellas, le C.E.A. de Saclay et les squats altermondialistes, la publicité et les entreprises, les écoles et les hôpitaux, la police et les tribunaux, les beaux-arts et le design, la bande dessinée et le cinéma, l’action humanitaire et la propagande, la politique et la religion, la haute couture et les produits dérivés, le luxe et la misère, etc. Jamais auparavant dans l’histoire de l’art un mouvement n’avait produit une telle onde de choc, sauf peut-être le rock’n roll. En cela le street art s’inscrit dans la ligne d’un pop art polyvalent et pluridisciplinaire. Ces extension et expansion planétaires ont été thématisées par deux artistes français de réputation mondiale. Space Invader, dont les mosaïques étaient une bagatelle locale avant de devenir un jeu de piste mondial avec géolocalisation, le jeu vidéo des Envahisseurs donnant lieu à des variations indéfinies et étant une métaphore du geste invasif du street artiste. Et JR, dont les photographies urbaines collaboratives mobilisent des « communautés » transnationales. Son People’s art project dit ce qu’il veut dire : l’art est la représentation de tous par tous partout. En cela le street art dissout les frontières nationales, patiemment composées et arrêtées par les hommes politiques.



  • Introduction
    Le surgissement de l’islam politique apparaît comme une des grandes questions géopolitiques contemporaines. La simple écriture de l’expression pose d’ailleurs un problème immédiat : faut-il écrire islam ou Islam ? L’islam désigne la religion, l’Islam les pays où le pouvoir se réclame de la loi musulmane. Mais que dire de l’islam politique qui n’est pas religion et qui ne tient pas forcément le pouvoir ? Nous conserverons la minuscule par commodité mais cette simple question d’écriture illustre les nombreuses difficultés soulevées par cet islam politique qui est devenu aujourd’hui une question majeure.
    Or, la plupart des commentateurs de la grande presse utilisent plusieurs distinctions courantes : entre un islam « modéré » et un islam « radical », mais aussi entre l’islam sunnite et l’islam chiite. Cela ne suffit pas à expliquer les crises actuelles de l’islam politique et notamment ses expressions les plus radicales et violentes.
    Ainsi, l’opposition entre chiites et sunnites, couramment citée comme facteur explicatif des désordres actuels au Moyen-Orient, ne permet pas de rendre compte d’un certain nombre de luttes violentes, par exemple en Égypte (opposition des salafistes au gouvernement des Frères Musulmans conduit par M. Morsi), en Irak (les Kurdes sont sunnites et en lutte contre l’État Islamique – EI) ou en Libye (opposition entre l’EI et la coalition « islamiste » régnant à Tripoli). Dès lors, d’autres grilles d’interprétation doivent être utilisées en complément.
    Au sens premier, l’islamisme désigne l’islam politique. Il n’est pas forcément radical ni extrémiste, encore moins systématiquement violent.
    Souvent, les « radicaux » se présentent comme des fondamentalistes : ce mot signifie qu’il faut prendre à la lettre le Coran mais aussi les hadiths, ces recueils des traditions orales du prophète. D’une certaine façon, ce sont des littéralistes qui considèrent qu’on ne doit pas « interpréter » le texte sacré. Constatons ici que cette position de principe est en soi une interprétation, paradoxe rarement relevé. Le débat porte alors sur le degré d’application directe de la charia (ensemble des règles révélées) dans la société : s’agit-il d’une inspiration générale du vivre ensemble ou s’agit-il de textes à application directe ? De règles à appliquer à tous, au-delà des croyances, ou seulement par les fidèles ? Cela concerne-t-il la démarche individuelle ou cela affecte-t-il la communauté ? Enfin, la réforme doit-elle venir du bas (la transformation de la société conduit à l’établissement de la charia) ou par le haut (la direction de l’État permet la réforme imposée) ? Comment enfin parvenir à ses fins (activisme politique, activisme missionnaire et prédicateur, activisme violent) ? Autant de questions politiques qui sont au cœur de l’islam politique.
    L’islam politique présente des visages fort divers. Cela entraîne énormément de confusion ce qui entrave un bon calcul des rapports de force mais aussi la juste appréciation des lignes stratégiques mises en œuvre par les différents acteurs, étatiques ou non.

  • Extrait
    Depuis les élections américaines et les accusations portées par les néoconservateurs et des membres du parti démocrate contre Moscou qui aurait influé sur les résultats, les services secrets russes sont sur le devant de la scène. S’il est parfaitement normal que les services russes (et bien d’autres) se soient intéressés aux élections américaines car le recueil de renseignements est leur raison d’être, ce qui l’est moins ce sont les supposées manœuvres d’ingérence destinées à influer sur les résultats. Cela dit, aucune preuve pouvant permettre l’ouverture de poursuites judiciaires n’a été trouvée au moment où sont écrites ces lignes. De plus, il est toujours pratique pour un perdant, dans le cas présent Hillary Clinton, – qui, par la même occasion, détourne l’attention des casseroles qu’elle traîne derrière elle – d’accuser l’« étranger » d’être derrière sa défaite. C’est une tactique habile pour se dédouaner de toute responsabilité tout en se victimisant. Ce qui est plus inquiétant, c’est la manière de tenter de délégitimer le gagnant en sapant sa capacité future à gouverner. Il s’agit d’un déni de Démocratie qui peut avoir des conséquences catastrophiques dans l’avenir car il est de plus en plus constaté que le résultat d’élections – même dans des pays démocratiques – est désormais quasi systématiquement contesté par les vaincus. Enfin quand les résultats ne font pas de doute sur plan des chiffres, l’arme ultime employée est de rappeler que Hitler a été élu « démocratiquement » ; cela clôt automatiquement tout débat. Dans certains cas et particulièrement en France, affirmer que les services secrets russes s’intéressent à vous est une manière d’exister : si Moscou tente de vous infiltrer, c’est que vous êtres important. Une pub à bon compte en quelque sorte… Mais cela dit, il est parfaitement exact que sous l’impulsion du président Vladimir Poutine lui-même ancien officier de renseignement, les services russes ont retrouvé une puissance importante. Cela entre dans le cadre de l’affirmation d’influence prônée désormais par Moscou. Lors de sa dernière conférence de presse annuelle que le président russe a donné en décembre 2016, il lui a été demandé par le représentant du Wall Street Journal s’il songeait à avancer l’élection présidentielle, il a répondu avec un certain humour « dans quel pays ? »
     
    Dans le but de gagner encore en efficacité, un projet de renaissance de l’ancien KGB, le Comité pour la sécurité d’Etat (Komitet gosudarstvennoy bezopasnosti), la principale agence de sécurité de l’ex Union soviétique dissoute en 1991 serait à l’étude. En effet, le président Poutine souhaiterait regrouper la majorité des services de renseignement et de sécurité dans une seule entité, comme c’était le cas avant l’éclatement de l’URSS. Elle pourrait porter le nom de Ministère de la Sécurité d’Etat ou MGB (Ministerstvo gosudarstvennoy bezopasnosti). Cette appellation avait déjà existé entre 1946 et 1953, le MGB ayant succédé au NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, Narodnii Komissariat Vnoutrennikh Diel) à partir de la GPU (Direction politique d’État, Gossoudarstvénnoïe polititcheskoié oupravlénié), elle-même héritière de la Tchéka (Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage, Vserossiïskaïa Tcherzvytchaïnaïa Kommissia).
     
    Le nouveau ministère regrouperait :
    • le Service de renseignement extérieur (SVR, Sloujba vnechneï razvedki Rossiskoï Federatsi) très actif mais moins connu que le FSB toujours désigné comme l’« héritier du KGB » alors que les hommes de l’art savent que le SVR est issu du prestigieux « Premier directorat »;
    • le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB, Federalnaïa sloujba bezopasnosti Rossiyskoï Federatsii), chargé des affaires de sécurité intérieure mais qui est compétent pour le contre espionnage sur toute la planète et plus généralement dans les pays considérés faisant partie de la sphère russe – par exemple en Ukraine ;
    • le Service de protection fédéral (FSO, Federalnaya Sluzhba Okhrany) ancien « Neuvième directorat » du KGB chargé de la protection des hautes personnalités et des installations gouvernementales, mais à l’exclusion du Service de sécurité présidentiel (SBP) constitué de 3000 personnels en civil qui resteraient rattachés à la personne du président. Ces services peuvent s’apparenter au Service de la protection (SDLP) français auquel il faudrait rajouter le Régiment de la garde et le service spécial des communications de Russie « Spetssvyaz » chargé de protéger les communications gouvernementales. Une autre différence est que les 50 000 personnels (dont une partie en uniforme) affectés à cette unité ont des missions de police très élargies et que les fonctionnaires qui protègent des personnalités renseignent aussi le pouvoir sur la conduite de leurs protégés.
    • Comme par le passé, la Direction générale des renseignements de l’État-Major des Forces Armées de la Fédération de Russie (GRU, Glavnoyé Razvédyvatel’noyé Oupravléniyé) conserverait son indépendance. En fait, elle est un outil dans les mains du tout puissant ministre de la défense, Sergueï Koujouguétovitch Choïgou parfois présenté comme le dauphin du président Vladimir Poutine.
     
    Si le MGB était créé, il n’est pas sûr qu’il porterait alors cette appellation qui rappelle trop de mauvais souvenirs. Cela dit, le président Poutine effectue un travail de mémoire de réhabilitation du passé russe en affirmant par exemple : « Vous connaissez mon attitude envers la désintégration de l’Union soviétique. Ce n’était pas du tout nécessaire. On pouvait procéder à des réformes, y compris démocratiques, sans passer par là. ». Le souci d’efficacité opérationnelle est au centre de cette réforme, d’autant que la Russie est confrontée à de nombreux défis parmi lesquels l’OTAN, l’islam radical et le crime organisé sont considérés comme les menaces prioritaires. En ce qui concerne l’OTAN, on retrouve là le « complexe de l’encerclement » qui a toujours prévalu depuis l’Empire russe en passant par l’URSS puis la Russie d’aujourd’hui. En fin de comptes, la peur réciproque ne sert qu’à augmenter les tensions qui risquent de dégénérer à tout moment.
     
    Mais la question se pose : que font réellement ces services spéciaux en dehors de tous les phantasmes développés dès que l’on parle de l’espionnage russe ? Rien de tels que des cas concrets pour tenter de les découvrir avec leurs forces mais aussi leurs faiblesses.

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