Seuil

  • Longtemps en Europe le roi des animaux ne fut pas le lion mais l'ours, admiré, vénéré, pensé comme un parent ou un ancêtre de l'homme. Les cultes dont il a fait l'objet plusieurs dizaines de millénaires avant notre ère ont laissé des traces dans l'imaginaire et les mythologies jusqu'au cœur du Moyen Âge chrétien. De bonne heure l'Église chercha à les éradiquer. Prélats et théologiens étaient effrayés par la force brutale du fauve, par la fascination qu'il exerçait sur les rois et les chasseurs et surtout par une croyance, largement répandue, selon laquelle l'ours mâle était sexuellement attiré par les jeunes femmes. Il les enlevait et les violait. De ces unions naissaient des êtres mi-hommes mi-ours, tous guerriers invincibles, fondateurs de dynasties ou ancêtres totémiques.
    Michel Pastoureau retrace les différents aspects de cette lutte de l'Église contre l'ours pendant près d'un millénaire : massacres de grande ampleur, diabolisation systématique, transformation du fauve redoutable en une bête de cirque, promotion du lion sur le trône animal. Mais l'auteur ne s'arrête pas à la fin du Moyen Âge. Inscrivant l'histoire culturelle de l'ours dans la longue durée, il tente de cerner ce qui, jusqu'à nos jours, a survécu de son ancienne dignité royale.
    Le livre se termine ainsi par l'étonnante histoire de l'ours en peluche, dernier écho d'une relation passionnelle venue du fond des âges : de même que l'homme du Paléolithique partageait parfois ses peurs et ses cavernes avec l'ours, de même l'enfant du XXIe siècle partage encore ses frayeurs et son lit avec un ourson, son double, son ange gardien, peut-être son premier dieu.

  • La séparation des chaires de grec et de latin au sein de l'Université française perpétue le mythe d'une distinction, voire d'une opposition, entre " la Grèce " et " Rome ".
    Pourtant, l'Empire dit " romain " fut en réalité gréco-romain à plus d'un titre. Et d'abord par la langue. Certes, la langue véhiculaire qu'on pratiquait dans sa moitié occidentale était le latin, mais c'était le grec autour de la Méditerranée orientale et au Proche-Orient. Ensuite, la culture matérielle et morale de Rome est issue d'un processus d'assimilation de cette civilisation hellénique qui reliait l'Afghanistan au Maroc. Enfin, l'Empire était gréco-romain en un troisième sens : la culture y était hellénique et le pouvoir romain ; c'est d'ailleurs pourquoi les Romains hellénisés ont pu continuer à se croire tout aussi romains qu'ils l'avaient toujours été.
    Le présent volume entend suggérer, à coups d'aperçus partiels et de questions transversales, une vision d'ensemble qui ne soit pas trop incomplète de cette première " mondialisation " qui constitue les assises de l'Europe actuelle.
    PAUL VEYNE, est né en 1930 à Aix en Provence. Élève de l'École normale supérieure, puis de l'École française de Rome, il a été nommé Professeur d'histoire romaine au Collège de France en 1975. Il a publié notamment, au Seuil, Comment on écrit l'histoire, Le Pain et le Cirque, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, et L'Élégie érotique romaine.

  • Qu'est-ce que l'histoire ? que font réellement les historiens, de Homère à Max Weber, une fois qu'ils sont sortis de leurs documents et archives et qu'ils procèdent à une " synthèse " ? Font-ils l'étude scientifique des diverses créations et activités des hommes d'autrefois ? Leur science est-elle celle de l'homme en société ?
    Bien moins que cela ; la réponse à la question n'a pas changé depuis deux mille deux cents ans que les successeurs d'Aristote l'ont trouvée : les historiens racontent des événements vrais qui ont l'homme pour acteur. L'histoire est un roman vrai.

  • Berceau des trois monothéismes, la Palestine est sous les feux de son actualité violente, depuis que la création de l'État d'Israël en 1948 l'a vue comme " une terre sans peuple pour un peuple sans terre ". L'histoire de la Palestine contemporaine se souvient de celle des " gens de Terre sainte " mais commence avec " son problème ". Et chacun peut sentir plus ou moins confusément que l'équilibre du monde se joue là, sur ces quelques milliers de kilomètres carrés à l'Orient de la Méditerranée.
    À ceux qui disent ne rien comprendre au " conflit israélo-palestinien ", Elias Sanbar répond en restituant la continuité d'une histoire – depuis le mandat britannique à partir de 1917 jusqu'à aujourd'hui – que tant de commentaires ont souvent faussée ou étouffée.
    La Palestine, c'est l'histoire d'un pays absent que les Palestiniens ont emporté dans leur exil. C'est aussi le long combat qu'il leur a fallu mener pour retrouver un nom, une visibilité, une existence enfin. La Palestine d'Elias Sanbar est polychrome, terre de pluralité, des origines et des croyances.

  • Ce livre tout à fait original est un petit essai d'histoire universelle. On pourrait dire aussi qu'il est une philosophie de l'histoire. Dans un style limpide et accessible, l'auteur traverse les siècles et les continents pour livrer une lecture surprenante, stimulante, de l'ascension et du déclin des empires depuis Rome jusqu'aux empires de Chine en passant par l'Islam, les Mongols et l'Inde des Moghols. Cette lecture audacieuse, qui place en son cœur les questions de la violence et de la paix et oppose le centre pacifique de l'empire et ses marges violentes, est inspirée de la pensée d'un grand théoricien de l'État et de l'Islam médiéval qui vécut au XIVe siècle, Ibn Khaldûn. Cette pensée universelle, d'une portée équivalente à celle de Marx ou de Tocqueville, l'une des seules sans doute qui ne soit pas née en Occident, est, plus qu'un fil rouge, l'armature de ce texte qui nous fait voyager à travers l'histoire des âges impériaux et entend aussi pointer tout ce que notre monde démocratique, né de la Révolution industrielle, a d'exceptionnel – peut-être d'éphémère.
    Professeur d'histoire médiévale du monde musulman à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense, Gabriel Martinez-Gros est l'un des meilleurs spécialistes de l'Islam classique. Il a dirigé, avec Lucette Valensi, l'Institut d'études de l'Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM/EHESS) jusqu'en 2002. Il notamment publié Ibn Khaldûn et les sept vies de l'Islam (Sindbad, 2006) et L'Islam en dissidence (Seuil, 2004, avec Lucette Valensi; réédité en " Points Histoire " sous le titre L'Islam, l'islamisme et l'Occident, 2013).

  • Pourquoi les Juifs sont-ils l'objet d'une haine particulière ? Quand l'antisémitisme est-il apparu ? Est-ce une forme du racisme ?
    Qui sont les " Sages de Sion " ? Ont-ils existé et comploté ?
    Pourquoi Hitler détestait-il les Juifs ? Existe-t-il un "business de la Shoah" ?
    Pourquoi une partie des jeunes issus de l'immigration sont-ils séduits par des discours antisémites ? A-t-on le droit de critiquer Israël ? L'antisionisme, est-ce de l'antisémitisme ?
    Ce petit livre n'hésite pas à poser les questions les plus dérangeantes. Il démonte avec clarté et tranquillité les idées fausses, les pièges et les théories du complot. Pour comprendre les racines de l'antisémitisme, réfléchir à son actualité, en France et ailleurs, voici un guide indispensable.
    /> Sociologue de renommée internationale, Michel Wieviorka est directeur d'études à l'EHESS et administrateur de la Fondation Maison des sciences de l'homme. Il a publié de nombreux ouvrages sur le racisme et l'antisémitisme.

  • Les canons de la beauté ont varié selon les époques : ce sont leurs transformations que restitue ce livre. Cette histoire décrit ce qui plaît ou ne plaît pas du corps dans une culture et dans un temps : allures et traits valorisés, contours soulignés ou dépréciés, moyens d'embellissement repensés. L'imaginaire y prend une large part au même titre que les valeurs d'une époque.
    La beauté n'a cessé de distinguer des individus ; en même temps, elle traduit les oppositions entre les groupes sociaux, les genres, les générations. Objet inquiet ou glorieux du miroir, elle est elle-même miroir des sociétés.

  • Tout ce qu'il faut savoir sur l'histoire et le métier d'historien.En douze chapitres, qui proviennent d'un cours donné à la Sorbonne, Antoine Prost démonte clairement les étapes de la méthode historique, tout en replaçant l'histoire et l'historien dans la société contemporaine et dans sa profession. Cet ouvrage est à la fois un traité d'initiation au travil de réflexion, nourri par d'amples lectures, et une pensée originale.
    Cette nouvelle édition est augmentée de deux articles complémentaires.

  • Ni thèse, ni synthèse, cet essai peut être lu comme l'aboutissement d'une longue recherche. Et d'une réflexion sur l'histoire, sur les périodes de l'histoire occidentale, au centre de laquelle le Moyen Âge est mon compagnon depuis 1950. Il s'agit donc d'un ouvrage que je porte en moi depuis longtemps, des idées qui me tiennent à cœur.
    Écrit en 2013, à l'heure où les effets quotidiens de la mondialisation sont de plus en plus tangibles, ce livre-parcours pose des questions sur les diverses manières de concevoir les périodisations dans l'histoire : les continuités, les ruptures, les manières de repenser la mémoire de l'histoire.
    Traitant du problème général du passage d'une période à l'autre, j'examine un cas particulier : la prétendue nouveauté de la " Renaissance " et son rapport au Moyen Âge auquel j'ai consacré avec passion ma vie de chercheur.
    Reste le problème de savoir si l'histoire est une et continue ou sectionnée en compartiments ? ou encore : s'il faut vraiment découper l'histoire en tranches ?
    Jacques Le Goff

  • Après l'histoire de la famille, Philippe Ariès a consacré ses recherches à l'histoire des attitudes de l'homme occidental devant la mort. Ce qu'il nous livre ici est l'essentiel de ses découvertes : comment on est passé, lentement, progressivement, de la mort familière, "apprivoisée" (au Moyen Age), à la mort refoulée, maudite, "interdite" (aujourd'hui). Fuir la mort, tentation de l'Occident.

  • Les expériences du temps sont multiples. Chaque société entretient un rapport particulier avec le passé, le présent et le futur. En comparant les manières d'articuler ces temporalités, François Hartog met en évidence divers "régimes d'historicité".
    Ulysse en Phéacie ou les Maori de Fidji ont d'autres types de souvenirs que les personnages bibliques. Douze siècles séparent Ulysse des Confessions d'Augustin, qui s'inscrivent dans un régime d'historicité proprement chrétien.
    Dans l'ancien régime d'historicité, le passé éclaire l'avenir. Après la Révolution de 1789, le temps est accélération et la leçon vient du futur. Se met en place le régime moderne d'historicité. Chateaubriand ne cesse par son écriture de passer de la rive de l'ancien à celle du régime moderne.
    Dans les deux dernières décennies du XXe siècle, la mémoire est venue au premier plan. Le présent aussi. Histoire du présent, Les Lieux de mémoire ont exploré ces mots du temps: commémoration, mémoire, patrimoine, nation, identité. Tandis que le temps lui-même devenait, toujours plus, objet de consommation et marchandise.
    Historien attentif au présent, François Hartog observe la montée en puissance d'un présent omniprésent, qu'il nomme "présentisme". Cette expérience contemporaine d'un présent perpétuel, chargé d'une dette tant à l'égard du passé que du futur, signe, peut-être, le passage d'un régime d'historicité à un autre.
    Serait-on passé insensiblement de la notion d'histoire à celle de mémoire?

  • Libre parcours, vif et allègre, ce livre se nourrit de la double expérience de l'auteur comme historien de la vie politique et culturelle, et comme praticien des médias dans plusieurs responsabilités importantes.
    Il raconte comment les sociétés occidentales ont organisé, au cours des âges, leur connaissance d'elles-mêmes et des autres. Il retrace l'essor de la liberté de la presse si difficilement conquise. Il décrit la diversité des efforts déployés de tout temps par les acteurs, publics ou privés, pour influencer les journaux d'abord, puis la radio et la télévision – jusqu'à Internet. Il offre enfin, à partir du passé proche ou lointain, une riche matière à la réflexion des citoyens soucieux d'affronter les évolutions formidables qui s'annoncent dans la communication planétaire.

  • Successeur de la culotte, le pantalon symbolise la masculinité et, partant, le pouvoir, comme en témoigne le dicton " porter la culotte ". Au cours de la Révolution, il se charge d'une signification plus précise en exprimant les valeurs républicaines et devient un élément clé du nouvel ordre politique. Mais l'Ancien Régime continue pour les femmes, qui, sur le plan tant vestimentaire que social, n'accèdent ni à la liberté ni à l'égalité. Privées de droits, assignées à résidence dans leur genre, elles sont interdites de pantalon.
    Rien de tel qu'un interdit pour susciter le désir... Surchargé de fantasmes, le pantalon accompagne toutes les transgressions qui jalonnent la route de l'émancipation des femmes. Artistes, féministes, révolutionnaires, voyageuses, actrices, lesbiennes, sportives, innombrables sont les femmes connues et inconnues qui s'approprient l'habit masculin. Il faut attendre les années 1960-1970 pour que le pantalon soit féminisé et devienne un vêtement mixte. Fin de l'histoire ? Pas tout à fait. Pourquoi l'ordonnance de 1800 interdisant aux femmes de s'habiller en homme n'est-elle toujours pas abrogée ? Pourquoi les collégiennes ne portent-elles plus que des pantalons ? Pourquoi une " journée de la jupe " ? L'actualité des questions de sexe et de genre gagne à être située dans l'histoire longue de la peur de la confusion des rôles et de la contestation du pouvoir masculin.
    Christine Bard, professeure d'histoire à l'université d'Angers (CERHIO / Centre d'histoire de Sciences Po), est notamment l'auteure des Garçonnes (Flammarion, 1998) et de Ce que soulève la jupe (Autrement, 2010).

  • Cessons de nous raconter des histoires sur " la crise " !
    Et regardons de face le cœur du problème qui se pose à la société humaine en ce début du XXIe siècle : les contraintes écologiques interdisent que le niveau de vie occidental se généralise à l'échelle du monde. Il devra donc baisser pour que chacun ait sa juste part. Autrement dit, l'appauvrissement matériel de l'Occident est inéluctable.
    Comment allons-nous vivre cette mutation : en changeant nos sociétés pour nous adapter au mieux à ce nouveau monde, ou en nous opposant au sens de l'histoire, au prix d'un déchaînement de la violence ?
    Déjà en cours de traduction dans plusieurs langues, ce récit phosphorescent d'idées originales prend comme fil conducteur les tribulations de l'humanité depuis son apparition sur terre. Captivant et à rebours du discours dominant, il nous invite à une dérangeante lucidité. Mais ce livre est également habité par un optimisme communicatif : oui, un nouveau monde est possible.
    Hervé Kempf poursuit un travail de synthèse et de renouvellement de l'écologie politique, qui rencontre la faveur du public, en France et à l'étranger. Récemment : Pour sauver la planète, sortez du capitalisme (2009) et L'Oligarchie ça suffit, vive la démocratie (2011).

  • Comment pourrions-nous assurer la maîtrise de la technique sans en connaître l'histoire ?
    Pour la mettre à la portée de tous, le présent ouvrage propose, concernant six grandes périodes, une vision synthétique, puis la présentation d'un objet et d'un personnage emblématiques. Ainsi le moulin à eau vient-il illustrer les techniques médiévales, le rivet la civilisation industrielle et le drone la technologie contemporaine, comme Héron d'Alexandrie représente les innovateurs de l'Antiquité, Jacques Vaucanson ceux de l'âge classique et les laboratoires Bell ceux des Temps modernes.
    La clarté de son écriture, ainsi que ses très nombreux tableaux et illustrations, font de ce livre une excellente initiation à un domaine essentiel.
    Bruno Jacomy
    Directeur scientifique du musée des Confluences à Lyon, il fut responsable scientifique de la rénovation du musée des Arts et Métiers, à Paris. Ingénieur de formation, il enseigne l'histoire des techniques et la muséologie scientifique et technique.

  • De la connaissance historique
    "Un livre capital." Philippe Ariès
    "Il s'agit ici d'un essai qui est une manière de chef-d'oeuvre. Sérieusement, je ne crois pas avoir rien lu d'aussi complet ni d'aussi précis sur le travail de l'historien ; et plus d'une page en va singulièrement loin dans le mystère de la connaissance de l'homme par l'homme." Henri Rambaud
    "Un tel livre n'est pas seulement fort utile pour les étudiants d'histoire, il devrait être un maître-livre pour quiconque veut vraiment prendre conscience des problèmes historiques d'hier et d'aujourd'hui." Michel Carrouges
    "Rarement une exploration en profondeur des possibilités de l'histoire avait été conduite aussi loin." Marcel Brion

  • Que ne lit-on et n'entend-on pas en France sur le modèle allemand ? On fait en particulier très régulièrement l'éloge de la rigueur budgétaire allemande, et de la capacité de nos voisins à accepter de lourds sacrifices pour restaurer la compétitivité de leur industrie.
    Or, explique Guillaume Duval, ce ne sont pas là les véritables raisons des succès actuels de l'économie allemande. Cette réussite est due surtout aux points forts traditionnels du pays : un système de relations sociales très structuré, un monde du travail où le diplôme ne fait pas tout, un pays où l'entreprise n'appartient pas aux actionnaires, une forte spécialisation dans les biens d'équipement et les technologies vertes, une longue tradition de décentralisation qui permet de disposer partout d'un capital financier, culturel, social, humain suffisant pour innover et entreprendre, etc. Au cours de la dernière décennie, le boom des pays émergents a permis à l'industrie allemande de profiter pleinement de ces atouts.
    Au contraire, la profonde remise en cause de l'État social, menée au début des années 2000 par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, a probablement fragilisé le modèle allemand : le développement spectaculaire de la pauvreté et des inégalités menace son avenir.
    On l'aura compris, ce qu'il faudrait copier ce sont plutôt les caractéristiques traditionnelles du modèle allemand que les réformes récentes qui y ont été apportées. Il n'est cependant jamais aisé de transposer les éléments d'un modèle national lié à une histoire particulière. Une meilleure compréhension de la société et de l'économie allemandes par les Français est en revanche indispensable pour réussir à imaginer ensemble un avenir pour l'Europe.
    Guillaume Duval est rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques. Ingénieur de formation, il a travaillé pendant plusieurs années dans l'industrie allemande. Il est l'auteur de Sommes-nous des paresseux ? 30 autres questions sur la France et les Français (Le Seuil, 2008) et de La France d'après. Rebondir après la crise (Les Petits Matins, 2011).

  • La première traduction française du chef-d'œuvre d'Aloïs Riegl, Le Culte moderne des monuments, fut publiée aux Éditions du Seuil il y a 29 ans. La distinction que l'historien avait, le premier, établie entre le monument, artefact à vocation d'universel culturel, et le concept de monument historique, dont la qualification est propre à la culture occidentale, anticipait d'un demi-siècle le diagnostic de Claude Lévi-Strauss sur l'impossibilité d'une culture mondiale (" Il n'y a pas et il ne peut y avoir de culture mondiale ", Race et Histoire ).
    Du même coup, cette distinction venait invalider l'élimination des deux termes de monument et de monument historique, au profit du terme " patrimoine ", cautionné et repris par l'UNESCO (Convention du patrimoine mondial, 1972) à la suite d'André Malraux, pour aboutir à la muséification et à la marchandisation corrélative du dit patrimoine.
    Depuis lors, l'intensification du processus de mondialisation sous l'impact des techniques informatiques n'a fait que s'accélérer et donne au cri d'alarme de Riegl une profondeur et une actualité accrues.
    Aloïs Riegl (1858-1905) est un historien de l'art autrichien. Après avoir dirigé, très jeune, plusieurs départements du musée des Arts décoratifs de Vienne, il venait d'être nommé président de la Commission des monuments historiques quand il a écrit ce livre. C'est à ce titre qu'il s'est posé – en théoricien, mais en théoricien soucieux des solutions concrètes – les questions soulevées sous le titre du Culte moderne des monuments.
    édition revue et augmentée

  • " Cathos de gauche " : l'expression s'est imposée dans la seconde moitié du XXe siècle pour désigner un monde de militants et de " clercs ", d'organes de presse et de mouvements, laïques ou religieux, dont la contribution politique, sociale, culturelle et intellectuelle à l'histoire de la France de l'après-guerre apparaît souvent oubliée.
    Cet ouvrage retrace pour la première fois l'aventure des " chrétiens de gauche ", comme on devrait appeler plus justement les catholiques et les protestants de cette mouvance. Contre une Église catholique jusque-là massivement portée à droite et une Église protestante embourgeoisée, ils voulaient, au nom de leur foi, s'engager dans la Cité et peser sur la politique tout en changeant le visage de leurs Églises. Décolonisation, syndicalisme, autogestion, féminisme, tiers-mondisme... : ils ont été de toutes les luttes, et souvent même à l'avant-garde de la contestation. Beaucoup engagèrent un dialogue exigeant avec la tradition marxiste. Après le concile Vatican II et Mai 68, certains furent même tentés par la révolution dans la société et dans leurs Églises. Leur contribution à la rénovation de la gauche socialiste puis à l'élection de François Mitterrand en 1981 fut ensuite décisive.
    Mais la réforme de l'Église catholique n'est-elle pas devenue restauration sous Jean-Paul II puis Benoît XVI ? Et la victoire de la gauche en 1981 n'a-t-elle pas sonné l'heure du déclin politique de la gauche chrétienne ? Que reste-t-il aujourd'hui de ses combats et des idéaux qu'elle entendait porter ? Au-delà d'une parenthèse utopique, c'est l'évolution du rapport entre le politique et le religieux, à l'épreuve de la sécularisation de la société française, que cette histoire éclaire.
    Réunis autour de Denis Pelletier, historien, directeur d'études à l'École pratique des hautes études (EPHE), et de Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, membre du comité de direction de la revue Esprit, treize des meilleurs spécialistes de cette histoire ont contribué à l'ouvrage.

  • Le grand historien du nazisme et de l'extermination des Juifs, prix Pulitzer 2008, livre ses réflexions sur l'histoire et la mémoire du nazisme et sur plus de trente années de débats publics dans une série de conversations passionnantes.
    Depuis sa rencontre avec l'amiral Dönitz, le successeur désigné de Hitler, au tout début des années 1960, jusqu'à l'écriture de L'Allemagne nazie et les Juifs (achevée en 2008), pour laquelle il invente une nouvelle forme de récit qui donne toute sa place à la parole des victimes, en passant par les grandes controverses des années 1980 avec les historiens allemands, Saul Friedländer n'a cessé de s'interroger sur les moyens de penser le nazisme et le génocide des Juifs et d'écrire une histoire qui soit à la mesure du phénomène.
    Répondant aux questions du journaliste Stéphane Bou, il évoque aussi bien Hannah Arendt que Raul Hilberg, Fassbinder que Lanzmann, la mémoire juive que les mémoires allemandes de la Shoah. Et n'hésite pas à se dire moraliste.
    Une parole d'une grande liberté qui n'a rien perdu de son tranchant.
    Mondialement reconnu comme l'un des meilleurs spécialistes du nazisme et du génocide des Juifs, Saul Friedländer est notamment l'auteur de Pie XII et le IIIe Reich (Seuil, 1964 et 2010) et du livre-monument L'Allemagne nazie et les Juifs (2 vol., Les Années de persécution et Les Années d'extermination, prix Pulitzer, Seuil, 1997 et 2008). Il a publié la quasi-totalité de son œuvre aux éditions du Seuil depuis 1964.
    Stéphane Bou a notamment publié un livre d'entretiens avec Élisabeth de Fontenay, Actes de naissance (Seuil, 2011). Il est spécialiste du cinéma.

  • La perception que nous avons de l'espace ne constitue pas tout à fait une donnée naturelle. Elle est fortement influencée par notre environnement culturel.
    À l'espace homogène que nous percevons aujourd'hui, où seules varient les distances, s'oppose l'espace hétérogène du Moyen Âge, senti comme de nature différente selon qu'il est proche ou lointain. De cette distinction, illustrée par les arts figuratifs, la cartographie, la littérature, le langage même, découlent des conséquences qui embrassent notre civilisation entière : celle-ci, en dix siècles, glisse d'un modèle à l'autre, au prix d'un bouleversement de ses valeurs sensorielles et symboliques.
    Paul Zumthor retrace cette histoire de quatre points de vue convergents : par rapport à l'idée de " lieu " et de stabilité, à celle de " dimension " et de mouvement, à celle d'inconnu désirable et de " découverte ", enfin dans les représentations imagées. Le moment critique, où l'on bascule du monde ancien à la modernité, n'est pas identique dans ces diverses perspectives. Du moins une période tournante se dessine-t-elle entre 1450 et 1550 : emblématiquement, l'équipée de Christophe Colomb en marque le centre.

  • La pratique de l'avortement s'est très largement répandue au XIXe siècle, en rapport avec les profondes mutations sociales et matérielles de la nouvelle civilisation industrielle. La généralisation des moyens mécaniques a complété voire supplanté les vieilles potions herbacées et les remèdes plus ou moins inefficaces issus de l'Antiquité. Cependant les ressorts moraux viennent justifier la répression : crime contre Dieu, l'avortement devient également et avant tout, de la fin du XIXe siècle jusqu'à 1945, un crime antinational et antipatriotique qui enlève de nouveaux citoyens et de nouveaux soldats à une communauté angoissée par son atonie démographique et par le dynamisme de la natalité allemande. La revendication du droit à l'avortement va néanmoins se faire entendre. D'abord par la reconnaissance thérapeutique, en 1852. Défendu ensuite dans une perspective révolutionnaire par les neo-malthusiens de la Belle Époque, le droit des femmes a disposer de leur corps finit par s'imposer au début des années 1970, entraînant avec lui un débat passionné qui ne cessera pas avec le vote de la loi Veil.

  • L'archéologie, pensons-nous spontanément, consiste à retrouver ce qui s'est effacé de l'histoire, à reconstituer les civilisations disparues, à dévoiler les trésors d'un passé enfoui. Mais ce n'est pas cela, l'archéologie. Elle met au jour les vestiges de ce qui a vécu. Le vestige est une archive, un document de mémoire bien plus que d'histoire.
    Les objets que l'archéologie " remonte " à la surface ne découvrent pas un passé disparu, mais l'énigme de leur existence, car il nous faut reconstituer leur signification la plupart du temps perdue. Du reste, l'archéologie couvre désormais toutes les périodes de l'histoire, y compris de l'histoire contemporaine quand elle fouille les tranchées et les charniers pour exhumer les vestiges des guerres et des massacres du XXe siècle... Abordant le passé à partir des résidus ou des déchets de l'histoire, l'archéologue est un " chiffonnier du passé ". Il recueille le souvenir des temps anciens, que l'histoire a enfoui ou recouvert, mais qu'elle n'a pas effacé.
    Dans cet essai, où Darwin, Freud, Foucault, Derrida, Michel de Certeau, Walter Benjamin fournissent les clefs de l'interprétation, l'archéologie est une science des mémoires sans cesse recomposées, une discipline de l'étude des filiations. Elle devient la science humaine qui explore le " sombre abîme du temps " (Buffon) dans lequel le passé est englouti.
    Laurent Olivier est conservateur du département d'archéologie celtique et gauloise au musée d'Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye. Professeur à l'École du Louvre et enseignant à l'École pratique des hautes études (EPHE), il effectue actuellement des fouilles sur le site des salines de l'âge du Fer de Marsal (Moselle).

  • Supposons un instant que le dirigeant de la Banque de France, le directeur de la police et celui des Archives nationales soient des esclaves, propriétés à titre collectif du peuple français. Imaginons, en somme, une République dans laquelle certains des plus grands serviteurs de l'État seraient des esclaves.
    Ils étaient archivistes, policiers ou vérificateurs de la monnaie : tous esclaves, quoique jouissant d'une condition privilégiée, ils furent les premiers fonctionnaires des cités grecques. En confiant à des esclaves de telles fonctions, qui requéraient une expertise dont les citoyens étaient bien souvent dénués, il s'agissait pour la cité de placer hors du champ politique un certain nombre de savoirs spécialisés, dont la maîtrise ne devait légitimer la détention d'aucun pouvoir. Surtout, la démocratie directe, telle que la concevaient les Grecs, impliquait que l'ensemble des prérogatives politiques soit entre les mains des citoyens. Le recours aux esclaves assurait ainsi que nul appareil administratif ne pouvait faire obstacle à la volonté du peuple. En rendant invisibles ceux qui avaient la charge de son administration, la cité conjurait l'apparition d'un État qui puisse se constituer en instance autonome et, le cas échéant, se retourner contre elle.
    Que la démocratie se soit construite en son origine contre la figure de l'expert gouvernant, mais aussi selon une conception de l'État qui nous est radicalement étrangère, voilà qui devrait nous intriguer.
    Paulin Ismard est maître de conférences en histoire grecque à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il a récemment publié L'Événement Socrate (Flammarion, 2013, prix du livre d'histoire du Sénat 2014).

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